L’Afrique de l’Est à travers les yeux de Laurie-Anne

6 avril 2011

Pour une francophone ayant fait toute sa formation en français, partir étudier en Afrique de l’Est pendant deux mois et demi avec l’une des plus prestigieuses universités anglophones du Canada, en ne connaissant absolument personne dans le programme, pourrait sembler un drôle de pari. Au-delà de mon objectif d’étudier en Afrique, en anglais ou en français, je voulais découvrir et connaître les trois pays de l’Afrique de l’Est au programme : le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie. Le Canadian Field Studies in Africa (CFSIA) a su répondre à toutes mes attentes et même à les surpasser.

En 2004, le gouvernement a investi dans le système de santé 9$ US par habitant au Kenya, 5$ US en Ouganda, 5$ US en Tanzanie et 2121$ US au Canada. Rappelons que la population du Canada est à peu près équivalente à celle du Kenya. De plus, en 2004, le nombre de médecins au Kenya était de 14 par 100 000 habitants, 6 en Ouganda 6, 2 en Tanzanie et 214 au Canada. Au Kenya, en 2004, 12% des enfants sont morts avant avoir atteint l’âge de 5 ans, alors qu’au Canada ce chiffre était de 0,6%. Et dire qu’au Canada on compose avec une pénurie de médecins, des temps d’attente trop élevés et un manque de médecins de famille…

Ici, je terminais ma visite dans Mathare, un bidonville dont les organisateurs de la visite guidée étaient Titus Kuria (à ma droite) et Charles Omondi (à ma gauche). Mr. Kuria est le coordonnateur du Mathare Roots Youth Group ainsi que web designer à Nairobi. Mr. Omondi est un responsable du développement communautaire dans le Mathare Roots Youth Group. Il étudie en même temps au collège à Nairobi pour devenir travailleur social. Ces jeunes hommes sont aussi membres de Canada-Mathare Education Trust. Cet organisme ramasse des fonds au Canada afin de fournir des bourses d’études secondaires aux étudiants les plus performants du bidonville de Mathare.

J’ai participé à ce programme interdisciplinaire de janvier à mars 2011 où la moitié des étudiants étaient en sciences et l’autre en développement international. Le programme consiste en cinq cours, un par session (pour un total de trois sessions) à choisir parmi une sélection et deux autres cours obligatoires. Les sites visités au Kenya et en Ouganda étaient nombreux  et nous ne passions souvent pas plus de trois jours sur un même site. Par exemple, lors de notre séjour au Kenya, nous sommes allés à Nairobi, Kisumu, Mbita, Massai Mara, Naivasha, Nguruman, Elangata Wuas, Mpala et Malindi.

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Lors d’une de mes sessions, j’ai pris un cours intitulé Health and Environment in East Africa. Ce cours m’a réellement ouvert les yeux sur ce que je voulais entreprendre comme carrière. Je n’avais jamais imaginé auparavant combiner mes études en microbiologie/immunologie avec le développement. Lors de notre première semaine à Nairobi, nos visites dans les bidonvilles m’ont également ouvert les yeux. Malgré mes connaissances en sciences, je me suis sentie totalement inutile. Je ne voyais pas comment je pouvais aider ces gens, comme je ne suis pas une étudiante en développement international ou en études africaines. Je me suis demandé comment et où une microbiologiste pouvait être utile à Kibera ou à Mathare.

Nous avons eu l’opportunité de passer une journée et une nuit dans une famille Maasai lors de notre séjour à Elangata Wuas. Pennina, la jeune femme au centre, m’a hébergé dans sa maison (derrière nous) faite de bouse de vache, qu’elle a construite elle-même. Avec la venue de l’éducation primaire gratuite dans certaines communautés, les jeunes Maasai on perdu un peu de leur culture, leur histoire et même leur langue, le Maa. Lors de notre séjour, nous avons rencontré un représentant d’un organisme appelé Smallbean, dont le siège social est situé à Boston, au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Cet organisme à pour but de documenter et préserver les cultures et les langues en voies de disparition ainsi que de combler l’écart technologique dans des communautés telles que celle des Maasai à Elangata Wuas.
Elangata Wuas, Kenya. Il s'agit ici de la belle-mère de la jeune femme qui m’hébergeait. Le but de cette expérience était de vivre vraiment selon le mode de vie Maasai. La première chose que nous avons faite à notre arrivée a été d'aller chercher de l’eau et ensuite du bois afin de faire cuire le souper. À la fin de la journée, je l’ai aidée à rentrer tout son bétail. Cette étendue d’eau est l’endroit où beaucoup de familles du village s'approvisionnent en eau. C’est également là où plusieurs animaux viennent pour boire. C’est ici que nous avons pris notre eau pour la maison. La plupart des membres de la communauté font bouillir leur eau avant de la consommer.

Lors de notre compte-rendu, un de nos accompagnateurs m’a fait réaliser que nous sommes tous utiles, que nous soyons en développement international, en microbiologie ou en écologie. À ce moment, j’ai réfléchi en profondeur aux défis auxquels font face ces habitants. Je pensais leur être utile en travaillant dans un laboratoire sur le VIH ou sur d’autres microorganismes qui leur sont nuisibles. Pourtant, une des plus importantes préoccupations de ces gens est la qualité de leur eau. L’assainissement de l’eau est un énorme défi pour les communautés vivant dans les bidonvilles, puisqu’elles ne sont pas pour la plupart desservis par les lignes d’eau municipales. Les habitants doivent alors acheter l’eau auprès de compagnies privées, ce qui leur coûte cher. Pour ceux qui étaient assez près des lignes municipales, les eaux étaient souvent contaminées. Cette contamination cause les mêmes problèmes que dans les pays développés : des problèmes gastro-intestinaux comme la diarrhée ou pire encore. J’ai vu sur place le rôle que la santé joue dans le développement d’un pays.

Nairobi, Kenya. Un panneau qui encourage les femmes à l'allaitement maternel exclusif dès la naissance, qui réduit le risque de transmission postnatal du VIH-1 et augmente la survie sans le VIH.

Lors de ce même cours sur la santé et le développement en Afrique de l’Est, nous avons eu une occasion exceptionnelle de visiter un guérisseur traditionnel. Rappelons que dans certaines régions rurales, plus de 80% de la population a recours à la médecine traditionnelle pour traiter divers problèmes. Durant cette visite, nous avons observé son travail et posé une série de questions afin de mieux comprendre ses pratiques. Nous avons constaté que ces guérisseurs traditionnels semblent guérir les symptômes de maladies telles la malaria, mais qu’ils vont référer leurs clients à un médecin pour des maladies comme le VIH. Il était intéressant de constater que la médecine traditionnelle collabore indirectement avec la médecine moderne, je pourrais presque dire qu’elles se complètent. Il y a aussi un effet placebo qu’il ne faut pas ignorer dans le travail du guérisseur traditionnel, mais qui nécessiterait une validation scientifique pour le confirmer. Cela dit, on peut concevoir que les médecins exercent aussi un certain effet placebo lorsqu’ils entrent dans une salle avec leur sarrau et leur stéthoscope, surtout lorsqu’ils prennent le temps d’écouter leurs patients.

Campus de l'Université de Nairobi, Kenya. Moi-même et Diana Ochieng, une amie à l’Université. Cette étudiante au baccalauréat en sciences sociales nous a servi de guide dans le quartier des affaires au centre-ville de Nairobi.
Nguruman, Kenya. Les bijoux que je tiens ici dans ma main ont été faits par la femme à mes côtés. Derrière nous, il y a le centre communautaire où les femmes se rassemblent, lorsqu’il y a des visiteurs, pour leur vendre principalement des bijoux. Ce groupe de femmes recueille l’argent provenant de la vente des bijoux ou des frais de camping, dans le but de créer de l’emploi dans la communauté lorsque les touristes viennent ou pour parrainer certains enfants de la communauté pour les aider à aller à l’école. Elles gèrent l’argent qu’elles gagnent de façon très stratégique.

Nous avions un petit module de quelques jours qui portait exclusivement sur le VIH et la malaria. Ces trois jours intensifs pour moi ont été parmi les plus stimulants de mon séjour. Les journées étaient bien remplies avec des conférenciers, des visites aux projets d’initiatives communautaires et une évaluation finale. Ce qui m’a le plus touché a été de constater la vulnérabilité des femmes et des enfants vivant à Mbita, dans la province de Nyanza au Kenya, ainsi que l’énergie positive de femmes atteintes du VIH.

Voici quelques enfants qui nous suivaient dans un marché local à Mbita (province de Nyanza, au Kenya). Il y a dans cette province un programme de circoncision volontaire faisant partie de l’effort national de réduction de la transmission du VIH. Dans cette région, la prévalence du VIH est de 30,5%. La circoncision masculine réduit les risque de transmission du VIH d’environ 60%. Il est évalué que si 80% des hommes de Nyanza étaient circoncis d'ici cinq ans, 900 000 infections au VIH pourraient être évitées pour les 20 prochaines années. Au cours des 10 prochaines années, la prévalence du VIH pourrait chuter de 22% à 10% chez les femmes et de 17% à 7% chez les hommes, en raison d’une exposition réduite au VIH chez les partenaires masculins.

Mbita est une ville au bord du lac Victoria (le deuxième plus grand lac au monde après le lac Supérieur). La ville est un important centre commercial où se croisent beaucoup de personnes, en particulier des camionneurs, des pêcheurs et des marchands. Comme les époux des femmes habitant à Mbita travaillent souvent ailleurs, les femmes restent seules à élever leurs enfants. Elles doivent travailler pour envoyer leurs enfants à l’école et mettre du pain sur la table. Malheureusement, ces femmes ne finissent pas toujours par avoir assez d’argent, elles ont donc recours à ce qu’on peut appeler le survival sex. Les pêcheurs leur donnent du poisson ou les camionneurs quelques pièces en échange d’une relation sexuelle. J’ai aussi malheureusement constaté que les enfants étaient également très vulnérables, puisque beaucoup sont des orphelins de parents morts du VIH. Ces enfants sont soit laissés seuls, soit élevés par leurs grands-parents.

Kanyawara, Uganda. Une des enseignes sur terrain de la cour d’école de la Kanyawara Primary School. Cette école primaire sensibilise les enfants à l’importance des maladies à transmission vectorielle (malaria, VIH) ainsi que l’environnement et l’agriculture. L’école compte neuf enseignants et 674 enfants, dont plusieurs sont orphelins. Le ratio normal est d’un enseignant pour 55 élèves, mais en réalité, dans les premières et deuxièmes années du primaire, il est plutôt d'un enseignant pour 200 élèves. Les enfants marchent en moyenne un total de 6 à 8 km par jour pour se rendre à l'école.

En contre-partie, nous avons visité beaucoup de projets communautaires qui soutiennent les femmes et les enfants dans cette région. Nous avons aussi eu des présentations données par des groupes de soutien pour les personnes atteintes directement ou indirectement par le VIH. Un de leurs slogans est : If you are HIV positive, you have to stay positive! Le groupe aide les célibataires à trouver un partenaire afin de ne plus être seul psychologiquement et financièrement. Ils font également de l’éducation sexuelle afin de réduire la discrimination envers les homosexuels.

Pour le cours obligatoire, 7 autres filles et moi-même avons  entrepris un projet sur le VIH et la malaria afin de comparer les profils de maladies. Ce sujet de recherche a été encouragé, car il fait partie des objectifs du Millénaire pour le développement, une initiative des Nations Unies. C’était un rêve devenu réalité de faire un projet sur le VIH sur le terrain, en Afrique de l’Est. Malgré le fait que ce projet était très informel, toute l’information que j’ai acquise m’a permis d’approfondir ma passion pour le VIH et pour l’Afrique de l’Est. J’étais en extase d’être sur le terrain au Kenya en train de faire un projet et d’acquérir de l’information sur un sujet qui me passionne depuis que j’ai 16 ans. Je peux difficilement exprimer en mots le sentiment ressenti lorsque j’étais en train de partager avec l’équipe toute l’information acquise sur le terrain, sans Internet ni livres, mais plutôt avec les journaux, les présentations magistrales, les hôpitaux et cliniques, les membres des communautés et les initiatives communautaires, toutes des sources d’information riche dont je raffolais.

Mon cours sur la santé et l’environnement, le module sur la santé, mes cours obligatoires et mon cours d’ethnobotanique sont complétés. Je vois maintenant le rôle des plantes, de la médecine traditionnelle et de la médecine moderne dans la vie de ces communautés. J’ai une meilleure compréhension des facteurs qui limitent et facilitent l’accès au système de santé pour ces collectivités.

Avec toutes les connaissances que j’apporte avec moi, il y a beaucoup de choses que j’ai appris non seulement durant les présentations magistrales, mais aussi en rencontrant des membres de la communauté, en observant parfois tout simplement, du mieux que je le pouvais, avec les yeux d’une Canadienne d’origine haïtienne. Cette étude en Afrique de l’Est était pour moi très rafraîchissante, car nous étions constamment complètement immergés dans des cultures si riches et si différentes du Canada et, dans certains cas, loin de toute technologie coûteuse. Cela a été pour moi un défi mais aussi une oasis culturelle, et je me suis engagée à 100% dans mon expérience dans ces trois pays de l’Afrique de l’Est.

Pour plus d’information, commentaire, suggestion ou autre, vous pouvez me rejoindre:
laurie-anne.batraville@umontreal.ca

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