Le sourire de l’aide internationale de Lionel Carmant

5 avril 2011
Lionel Carmant

Lorsque le neurologue et chercheur du CHU Sainte-Justine, Lionel Carmant, a reçu le Prix engagement social 2010 de la Faculté de médecine pour avoir mis sur pied la seule clinique d’épilepsie en Haïti, il a été le premier étonné.

« C’est mon assistante de recherche qui a soumis ma candidature, j’étais surpris quand j’ai gagné et encore plus lorsque j’ai su le nombre de personnes mises en nomination! », raconte modestement le professeur d’origine haïtienne.

C’est que Lionel Carmant porte à bout de bras ce projet de clinique depuis 2007, année où la Ligue internationale contre l’épilepsie décide de se pencher sur l’amélioration des soins dans les pays moins bien nantis. Président de la division canadienne de la Ligue, le docteur Carmant hérite du projet à l’île d’Hispaniola, notamment parce qu’il est le seul francophone au sein de la commission nord-américaine.

Dès ses premières démarches visant à répertorier les besoins sur l’île — qui comprend la République dominicaine —, le spécialiste prend rapidement conscience de l’ampleur de la tâche. « Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de neurologue en Haïti! », se souvient le médecin.

Malgré ce premier obstacle, il retrousse ses manches; lui et des collègues du pays voisin réussissent ainsi à établir un décompte partiel : environ 10 % de la population souffre d’épilepsie, concluent-ils, soit entre 500 000 et 800 000 habitants sur un total de 8 millions. « Habituellement, c’est environ 1 % d’une population », illustre-t-il. C’est qu’en Haïti, à cause des mauvais soins et des infections, la prévalence de la maladie est beaucoup plus élevée.

L’étape suivante fut de former une technicienne, une infirmière et un médecin pour faire fonctionner le tout nouvel électroencéphalogramme (EEG) offert par une entreprise montréalaise. La Clidep (la clinique d’épilepsie de Port-au-Prince) ouvrira officiellement ses portes un an plus tard, en 2008.

Séisme éprouvant

Par chance ou par miracle, le séisme qui secoue le pays des Antilles en janvier 2010 épargne la clinique. Celle-ci est transformée pour quelques mois en centre médical d’urgence et accueille plus de 1 500 patients par mois, 30 fois plus qu’à l’habitude ! Lorque Lionel Carmant retourne à Port-au-Prince en mars 2010, c’est pour remettre sur les rails les activités neurologiques. Une tâche complexe : les sous manquent, et la demande s’est accrue. Le tremblement de terre a fait près de 50 000 traumatisés crâniens.

Mais le docteur Carmant ne se laisse pas décourager. Grâce notamment à une nouvelle subvention d’urgence, la clinique reprend tranquillement ses opérations. Cela permet au neurologue de s’attaquer à une autre problématique, celle de l’inaccessibilité des soins dans les régions rurales. Son nouveau projet consiste à mettre sur pied une clinique d’épilepsie ambulante pour atteindre les populations éloignées, dont les personnes doivent parfois marcher jusqu’à sept heures pour obtenir des soins médicaux. Les yeux brillants, Lionel Carmant parle avec passion de sa future fourgonnette transportant un EEG portable.

Pour décrire le sentiment qu’il éprouve chaque fois qu’il retourne donner un coup de pouce à son pays natal, le Dr Carmant évoque le « sourire de l’aide internationale » qu’ont les coopérants sur les photos. Rien n’égale ces moments importants de satisfaction, selon le médecin au parcours exceptionnel.

Il cite en exemple l’instant où il réussit à faire comprendre à des mères dont les enfants souffrent d’épilepsie qu’elles n’en sont pas responsables. « Il y a tellement de tabous avec l’épilepsie. Ce sont des mères qui portent un poids inconcevable », soupire le neurologue diplômé à l’âge de 28 ans.

« Les gens là-bas n’arrivent pas chez le médecin avec leurs travailleurs sociaux, mais bien avec leur démonologue, un genre de sorcier », raconte Lionel Carmant, qui a appris, au fil des ans, à jumeler cette réalité avec sa pratique lorsqu’il se rend en Haïti. « On leur dit qu’on leur donne des médicaments pour améliorer l’effet des herbes. On n’a pas le choix, sinon ils ne nous prennent pas au sérieux! », évoque le médecin, bien au fait des traditions du pays où il a passé ses vacances d’été enfantines.

Jamais Lionel Carmant n’aurait cru y retourner pour aider les siens. L’idée même d’exercer son métier de manière bénévole et à l’extérieur du pays au bénéfice des moins favorisés ne lui avait jamais traversé l’esprit avant que cela ne soit mis à l’ordre du jour de la Ligue internationale contre l’épilepsie. Il croit d’ailleurs que les jeunes devraient être davantage exposés à la coopération internationale dans leur parcours scolaire pour leur donner la piqûre.

Aider le pays… à s’aider

Mais pour l’instant, le souhait le plus cher du docteur Carmant est que la Cliped vole de ses propres ailes. « C’est le gros problème en Haïti, les gens sont devenus dépendants de l’étranger. Il s’agit d’un cercle vicieux très difficile à casser », observe-t-il. C’est d’ailleurs à partir de cette prémisse que l’Unité de santé internationale (USI) de l’Université de Montréal élabore ses projets en Haïti depuis 15 ans.

Lucien Albert

Le directeur de l’USI, Lucien Albert, raconte qu’au lendemain du séisme, des équipes médicales d’un bout à l’autre du monde ont accouru, trousses à la main, prêtes à prodiguer des soins aux populations les plus touchées. Mais, selon lui, si le tremblement de terre a accru les besoins en soins médicaux d’urgence, ceux associés à la formation sont demeurés identiques : énormes.

« Nous devons faire en sorte que des professionnels haïtiens acquièrent des compétences pour le travail qu’il y a à faire en Haïti, affirme-t-il, convaincu. On veut que les choses restent après nous », ajoute M. Albert.

Le Projet d’appui au renforcement des capacités en gestion de la santé d’Haïti (PARC), mis sur pied en 2000 et dont la deuxième et dernière phase se terminera en 2012, a notamment servi à former plus de 250 gestionnaires en santé.

La liste des autres initiatives de l’USI à Haïti est longue : recension de la main-d’œuvre en santé du pays, mise à jour des curriculums des écoles de médecine, élaboration des comptes nationaux en santé et évaluation des besoins médicaux dans les régions éloignées.

Si les projets ne manquent pas pour Haïti, les ressources humaines et financières sont toujours plus difficiles à trouver. Mais Lionel Carmant et Lucien Albert ne baissent pas les bras, convaincus qu’ils réussiront à accrocher le sourire de l’aide internationale au visage de plus en plus de membres de la Faculté de médecine…