« La carrière d’enseignant-chercheur est tout à fait compatible avec celle de parent à condition de prévoir, d’être structuré et d’avoir des objectifs réalistes », déclare la Dre Marie-Josée Hébert, néphrologue, chercheuse et professeure agrégée à la Faculté de médecine.
Mère d’un petit garçon de six ans, elle réussit à concilier au quotidien enseignement, famille et recherche. Entre ses travaux de laboratoire avec une équipe de huit étudiants, ses cours, l’écriture d’articles, les demandes de subventions (Instituts de recherche en santé du Canada, Fonds de recherche en santé du Québec et Fondation canadienne du rein), les réunions, les séjours ailleurs au pays et à l’étranger pour présenter les résultats de ses recherches, elle trouve le temps nécessaire pour aider son fils à faire ses devoirs et ses exercices de piano.
Son secret ? « Une bonne gardienne ! » répondelle avant d’éclater de rire et d’ajouter, l’air plus sérieux : « Il faut d’abord établir ses priorités, des objectifs clairs et comprendre que nos buts personnels peuvent être différents de ceux de nos collègues ou de nos supérieurs. À partir du moment où les attentes sont définies, il est beaucoup plus aisé de prendre des décisions, et surtout les bonnes décisions », indique la Dr Hébert.
La néphrologue souligne un deuxième élément capital : parler de cette réalité et la prévoir, tout en insistant sur le fait qu’il n’y a pas de honte à aborder la conciliation travailfamille lors de la négociation de conditions de travail. Elle soutient également que le choix de la spécialité ou celui de la carrière universitaire ne devrait pas être influencé par le désir d’avoir des enfants, car carrière et famille sont compatibles.
Afin de mieux cerner les défis que les médecins parents doivent relever, la chercheuse a présidé un groupe de réflexion qui a déposé, au printemps 2005, le « Rapport du comité sur les facteurs déterminants du succès de la carrière académique au sein d’un corps professoral comprenant un nombre croissant de femmes ». Initiative du Département de médecine, le rapport circule depuis plus d’un an et déjà des changements ont été apportés à la suite des recommandations du groupe de travail, notamment en ce qui concerne les heures des réunions. « Des réunions à sept heures le matin ou le soir, c’était très fréquent et c’était vu comme la norme, explique la Dre Hébert. Au CHUM par exemple, la rencontre des membres du Département de médecine a maintenant lieu à midi. » Les modifications d’horaires se sont aussi étendues aux réunions annuelles. C’est le cas de la Journée du Département de médecine, qui se déroule à présent durant les jours ouvrables et dont les activités ont été planifiées de manière à permettre aux parents de passer du temps avec leurs rejetons en soirée.
De nombreux autres problèmes ont été soulevés dans ce rapport, dont la nécessité de comptabiliser le travail d’enseignement. De fait, les heures de travail des médecins spécialistes en milieu universitaire ne sont pas comptabilisées et cela touche directement les médecins qui veulent fonder une famille. Si une docteure désire travailler à temps partiel avant ou après son accouchement, ce seront ses collègues qui devront prendre les bouchées doubles. « Il y a donc un manque à gagner de 35 heures, mais on ne peut pas embaucher un autre médecin pour le combler. Ce n’est pas permis par le gouvernement actuellement », précise la Dre Hébert. Et c’est là tout le problème, puisque la profession médicale accueille de plus en plus de femmes et qu’il manque de médecins.
C’est en effet une relève composée majoritairement de femmes dans la trentaine qui succédera aux médecins actuels dont la semaine de travail compte en moyenne 65 heures. Comme c’est au cours de la trentaine que les femmes d’aujourd’hui ont des enfants, cela ne peut qu’aggraver la situation : on remplace des travailleurs à temps plein par des professionnelles qui devront s’absenter pour assumer leurs fonctions de parents. Il y aura donc un manque de médecins pour soigner la population et constituer la relève. « Une pénurie, qui devrait durer de 5 à 10 ans, pourrait s’étendre au-delà dans le temps, car on n’aura pas la structure pour former les nouveaux médecins », fait observer la néphrologue. Elle ajoute qu’il faut trouver des moyens pour informer la population et convaincre le gouvernement que l’enseignement donné par les médecins dans les universités doit être comptabilisé différemment du reste de la profession et s’assurer que la pénurie ne touche pas les médecins formateurs, soit le cœur du système de formation.
Cette situation est également vraie pour les autres secteurs des sciences de la santé, où une forte pénurie de professionnels se fait sentir. En outre, les recommandations du comité de travail pourraient s’appliquer aux professeurs qui voudraient prendre une retraite progressive de la pratique clinique ou bien s’en éloigner quelque temps pour remplir des obligations familiales, comme prendre soin d’un parent vieillissant. Le vieillissement de la population, en plus d’entraîner des défis considérables pour le système de santé, ajoute un coefficient de difficulté pour plus d’une génération.
Le mouvement de réflexion suscité par le comité de la Dre Hébert arrive à point, car le domaine de la santé est en mutation afin de s’adapter à la difficile conciliation travail-famille. Par exemple, certaines réunions annuelles de sociétés notamment de néphrologie, de médecine interne et de transplantation offrent souvent un service de gardiennage sur les lieux de la rencontre ou intègrent dans leur programmation des activités familiales. Ces détails améliorent la qualité de vie de chacun.
La nouvelle génération de médecins parents sera donc mieux outillée pour concilier le travail et la famille. « Ces professionnels sont plus conscients de l’importance de leur rôle de parents. Ils prévoient qu’il va prendre beaucoup de place dans leur vie. Ils savent que ce ne sera pas facile et qu’ils devront mieux se préparer », conclut la Dre Hébert avant d’aller souhaiter bonne nuit à son fils.
