En 2010, près de 70 % des diplômés du nouveau campus de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal en Mauricie ont choisi de se diriger vers la médecine familiale. Le dénouement du scénario de cette « grande séduction » entamée il y a plus de cinq ans réjouit l’ensemble des acteurs du milieu médical de la région, tout comme ceux qui l’ont réalisée.
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Élégamment habillée, le sourire accroché jusqu’aux oreilles, Sarah Qiabib, une étudiante de 19 ans, nous accueille au campus de Trois-Rivières inauguré voilà tout juste un an. Constituant une annexe au Centre hospitalier régional de Trois-Rivières (CHRTR), le campus de l’Université de Montréal en Mauricie grouille d’activités.
Au cours de cette visite guidée, des étudiants, résidents et médecins en sarrau, stéthoscope au cou, se dirigent à la course vers leurs prochaines leçons d’anatomie ou encore vers des patients de la région, qui étaient privés depuis plusieurs années de relève médicale. En effet, au début des années 2000, près de 50 % de la population de la Mauricie n’avait pas accès à des services de soins de santé de première ligne.
Le diagnostic d’une pénurie de médecins avait alors fait réagir plusieurs praticiens de la région, qui ont uni leurs forces afin de réanimer le réseau de santé mauricien. « Une collaboration avec l’UdeM pour former des médecins sur place s’est rapidement avérée le meilleur traitement », explique le Dr Pierre Gagné, l’un des initiateurs du projet, devenu depuis le vice-doyen du campus.
Grâce à cette intervention d’urgence, 14 mois plus tard, soit en 2004, Trois-Rivières formait ses premiers étudiants en médecine, en partenariat avec l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), le CHRTR et le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de l’Énergie.
En 2009, Sarah et quelque 30 autres étudiants ont pu occuper les tout nouveaux locaux de l’immeuble construit sur mesure pour eux. Lorsqu’ils postulent à la Faculté de médecine de l’UdeM, les candidats savent qu’ils pourront être localisés à Montréal ou à Trois-Rivières, selon les disponibilités et leurs préférences.
La médecine familiale à l’honneur
Alors qu’elle entame sa deuxième année de médecine, la jeune femme ne sait pas encore si elle choisira de devenir omnipraticienne. C’est que d’autres spécialités l’attirent. Mais une chose est certaine : tout au long de son parcours universitaire, Sarah sera très sensibilisée à la médecine familiale, notamment grâce aux efforts du vice-doyen adjoint du campus de l’UdeM en Mauricie, le Dr Réjean Duplain.
Mandaté pour valoriser cette pratique auprès des futurs médecins du campus, le Dr Duplain a notamment mis sur pied un projet pilote qui consiste à les intégrer dans une équipe formée de médecins de famille pendant un stage de trois mois. Dans leur cheminement, les étudiants doivent faire un stage de deux mois en médecine familiale, mais ce mois supplémentaire leur permettra de comprendre, selon Réjean Duplain, qu’ils peuvent être des « acteurs de changement » dans certains milieux, notamment les plus défavorisés.
Les stagiaires en médecine vont par exemple travailler auprès du Centre d’organisation mauricien de services et d’éducation populaire (COMSEP), un organisme visant à aider des gens en situation de pauvreté.
« Cela les bouscule sur le plan personnel », témoigne le Dr Duplain, pour qui ce stage dans le milieu de vie d’un patient procure à l’étudiant une expérience personnelle des plus enrichissantes. De leur propre initiative, des étudiants en médecine du campus Mauricie ont même rendu visite à des élèves d’une école de milieu défavorisé pour leur présenter une expérience en laboratoire leur permettant de comprendre, grâce à des souris, les conséquences de la consommation du fast-food sur la condition physique de ces rongeurs. « C’est extraordinaire de voir les jeunes nous dépasser », lance le Dr Duplain, selon qui il suffit de donner la chance à ces cerveaux bouillonnant d’idées de les concrétiser.
Des liens durables
Cette proximité avec les habitants de la région contribue à créer des liens durables avec les futurs médecins qui les auront auscultés pendant leur formation. Cela pèsera lourd dans la balance lorsqu’ils devront choisir leur domaine de pratique, dont la médecine familiale. D’ailleurs, en 2009, parmi les 27 finissants du campus, 11 d’entre eux (41 %) ont choisi de devenir omnipraticiens. En 2010, ils étaient 30 à recevoir leur diplôme, et 21 (70 %) ont opté pour la médecine familiale.
Une relation s’établit également entre les étudiants et leurs formateurs, ces médecins qui les auront accueillis dans les différents établissements de santé de la Mauricie pour partager leur savoir-faire. Et parce qu’il n’y avait pas d’étudiants déjà engagés dans la formation en 2004, ce sont les médecins enseignants eux-mêmes qui ont initié les premiers venus au campus mauricien. « On a organisé une partie de cricket ! », explique le Dr Gagné en riant, ajoutant qu’il s’agissait d’un clin d’œil au film québécois « La grande séduction », qui raconte les manigances des habitants d’un minuscule village pour attirer et garder un médecin chez eux.
Selon le Dr Gagné, cette rencontre a contribué à mettre sur pied un « formidable réseau » dans lequel les aspirants docteurs peuvent s’épanouir. Ainsi, en quelques années, la Mauricie est devenue un pôle d’attraction pour les médecins du Québec, la pratique ayant beaucoup évolué grâce à une meilleure organisation des soins née, entre autres, d’un esprit de collaboration et d’entrepreneuriat.
Mais ils ne sont pas les seuls à adopter ce coin de pays. Originaire de Vaudreuil, en Montérégie, Sarah aurait préféré étudier dans la métropole. Mais le sort, qui en a voulu autrement, lui a réservé une belle surprise : sa région d’adoption lui plaît énormément, affirme-t-elle, et le contexte universitaire y est optimal.
« Nous sommes plus exposés à la pratique médicale puisqu’il y a beaucoup moins d’étudiants qu’à Montréal », explique-t-elle, ajoutant que dans les hôpitaux montréalais, le ratio résidents-médecins est très élevé, contrairement à celui des établissements de santé mauriciens où les étudiants effectuent leur résidence.
« Je suis finalement très contente d’être ici », conclut notre guide, dont les propos seront repris par un autre étudiant originaire de la banlieue sud de Montréal, Charles Nadeau. « Moi ça m’a donné l’occasion de partir de chez mes parents et d’avoir une vraie vie d’universitaire », ajoute celui qui a d’ailleurs craqué pour une fille de la région.
Les Drs Gagné et Duplain ont ainsi réussi leur pari. En créant un milieu de vie des plus dynamiques pour les étudiants, ceux-ci voudront vraisemblablement prolonger l’expérience en posant définitivement leurs trousses médicales en Mauricie.
