
Parlez-nous de votre parcours professionnel. Comment en êtes-vous arrivé à devenir le directeur national de la santé publique du Québec?
Premièrement, j’ai fait mon cours de médecine à Sherbrooke. À ce moment-là, je savais que je ne deviendrais pas omnipraticien et que j’allais plutôt être un spécialiste, même si je ne savais pas encore dans quel domaine je comptais exercer. J’ai commencé ma carrière en ophtalmologie et j’ai fait deux ans et demi de ma résidence. Il a fallu que je passe par ce domaine pour voir clair en moi : je me suis rendu compte que c’était une très belle spécialité, mais qui ne me convenait probablement pas à long terme. À cette époque commençait l’épidémie du SIDA, une problématique qui était présente à l’examen du LMCC; il y avait des questions là-dessus, même si on n’avait pas encore vraiment connu ce que c’était. Donc on voyait l’enjeu des épidémies qui recommençaient, et puis j’avais des collègues qui avaient commencé à faire de la santé publique et je m’étais intéressé à la question. Ainsi, j’ai carrément changé de monde, passant d’un univers où je devais m’occuper des yeux d’un patient vers un domaine où je devais m’occuper d’une population complète en termes de santé publique. J’ai terminé ma résidence à Sherbrooke et je suis allé pratiquer à Laval pendant quelques années en m’occupant surtout des maladies infectieuses dans un département de santé communautaire; ma tâche était constituée principalement de surveillance des maladies infectieuses et d’enseignement aux résidents.
À l’époque, j’avais toujours dit que je ne voudrais pas travailler dans un organisme gouvernemental, et surtout pas dans un ministère. Néanmoins, on est venu me chercher en 2000 pour devenir directeur de la protection au ministère de la santé. J’ai accepté pour faire ça, en théorie, pendant un an de temps, parce que c’est un poste à Québec alors que ma famille, ma conjointe et mes enfants sont à Montréal. Dans le fond, j’y suis allé parce que ça m’intéressait; parce qu’au lieu d’avoir seulement 300 000 de population, on avait six millions de personnes à l’époque au Québec, donc ça voulait dire plus de dossiers et plus de défis en terme populationnel. Je me suis fait prendre au jeu et j’ai été directeur de la protection pendant presque 12 ans. En mai 2012, le ministre de la santé m’a demandé de succéder au Dr Poirier au poste de directeur national de la santé publique.
Il est légitime de se demander «pourquoi introduire l’international et la santé publique au ministère de la santé et pourquoi être dans le gouvernement?» En fait, c’est là qu’on peut influencer ou mettre en place des programmes qui s’adressent à l’ensemble de la population. La spécialité de santé publique, c’est ce qui permet d’occuper ce type de fonction. Aussi, le poste de directeur national de la santé publique offre un statut de professionnel médical particulier. Il s’agit d’un poste qui nécessite une spécialisation en santé communautaire et qui permet, en fin de compte, de travailler avec plein d’autres collègues et plein d’autres ministères sur les défis qui sont reliés avec la santé.
Vous parlez un peu de votre pratique en médecine communautaire. Pour votre part, est-ce que vous faites une différence entre les pratiques de santé communautaire et les pratiques de santé publique?
Pour les termes, on peut toujours avoir des dictionnaires différents. Il faut voir qu’avant, on parlait d’hygiène publique et de santé publique. À un moment, on est revenu au terme de santé communautaire, notamment dans la perspective où l’on voulait introduire des éléments qui dépassaient l’hygiène, soit la promotion de la santé, la prévention et l’action communautaire dans les milieux. Maintenant, nous sommes revenus au terme de santé publique, car, dans les faits, celle-ci fait appel tant aux approches d’hygiène publique, ce que l’on appelle aujourd’hui la protection et la santé au travail ainsi que les infections liées aux environnements, qu’aux approches explorant des problématiques plus modernes de santé. Ces dernières portent sur les maladies chroniques notamment, pour lesquelles on fait de la promotion de la santé et de la prévention, c’est-à-dire en instituant des programmes de dépistage ainsi qu’en jouant sur les habitudes de vie et, de plus en plus, aussi sur les environnements sociaux.
En effet, parmi les déterminants de santé figurent les déterminants sociaux, car on sait très bien que la santé n’est pas distribuée également d’une population à l’autre selon le niveau de richesse et selon les acquis. Donc, pour moi, la santé communautaire et la santé publique se recoupent. Il y en a peut-être certains qui vont insister sur des éléments sémantiques, mais dans mon cas, j’ai une spécialité en santé communautaire, parce que c’est comme ça que ça s’appelait à l’époque, et j’exerce tout de même le rôle de directeur national de la santé publique.
Vous avez parlé de votre formation en ophtalmologie où vous étiez vraiment sur les yeux d’un patient, donc où vous vous occupiez d’un patient en particulier, à une pratique de santé publique qui est vraiment axée sur le collectif. Comment faites-vous le passage entre ces types de pratiques différentes?
Bien que ce soit assez différent au quotidien, j’ai toujours gardé mon approche médicale dans le sens où, pour moi, quand je fais face à une population, j’ai un diagnostic à poser sur cette population. Dans le fond, je fais une histoire de cas. Le questionnaire est la première des choses importantes puisqu’il faut vraiment que l’on connaisse la population. Pour notre part, on a des stéthoscopes qui sont des outils de surveillance; on se base sur des données qui permettent de décrire où sont les maladies, à quel âge, dans quel groupe, dans quel environnement, etc. Nous avons des données sur tout pour être capable de faire des relations entre la cause et la maladie.
Aussi, la santé publique, ça se pratique avec plein d’autres sciences. C’est un peu comme le médecin qui, de plus en plus, travaille en équipe multidisciplinaire afin d’être capable de résoudre des problèmes complexes. Je pense que la pensée médicale, l’approche médicale de connaissance des maladies et de compréhension des causes, la connaissance des comportements psychologiques, etc., constituent des éléments qui sont exportables au niveau populationnel. C’est sûr que l’on travaille nos programmes toujours dans une perspective qui ne concerne pas nécessairement des individus, mais plutôt des groupes, ce qui peut entraîner parfois certaines tensions entre le droit communautaire versus le droit individuel; mais somme toute, on est capable de concilier les deux.
La population est définie comme étant la somme des individus qui la composent et ce que l’on essaie de faire, c’est d’intervenir là où il y a le maximum d’individus pour pouvoir avoir un impact positif. Ce n’est pas en compétition, ni en opposition avec une pratique individuelle, au contraire. Souvent, pour rejoindre les individus d’une population, il faut passer à travers le travail clinique, d’où l’importance de travailler avec nos cliniciens, de les instrumenter. Quand on implante un nouveau programme de vaccination, par exemple pour le VPH chez les jeunes filles en milieu scolaire, c’est à travers des actions individuelles qu’on va chercher des résultats, par exemple par le travail des infirmières des CLSC qui vont vacciner. Si on fait la promotion de la vaccination contre l’influenza, ce sont les médecins de famille qui sont les meilleurs porte-paroles. Dans les faits, je vous dirais que ces approches sont complémentaires, même si c’est une vision qui est un peu différente : en effet, on essaie aussi d’agir sur le système de soins ainsi qu’au niveau des décisions que prennent les gouvernements et qui peuvent avoir des impacts sur la santé.
Comment est-ce que vous conciliez votre rôle de médecin avec votre travail qui est plus politique ou administratif?
Quand je parle comme directeur national de la santé publique dans les médias, et mes patrons le savent, c’est le docteur qui parle. Je vais utiliser mon rôle administratif de sous-ministre adjoint pour implanter les programmes qui, je pense, doivent être prescrits à la population, mais mes opinions sont celles qu’un médecin doit donner par rapport à la situation. Si jamais il y avait conflit entre ma position et celle du politique, à ce moment là ce n’est pas moi qui vais aller porter le message, ou donner mon acceptation.
Donc, dans les faits, je ne fais pas de politique : mon rôle est d’influencer le politique pour qu’il fasse la bonne chose. Ce rôle consiste à conseiller le ministre de la santé pour qu’il applique des recommandations et pour qu’il soit le meilleur conseiller du gouvernement en terme de santé. S’il y a un nouveau vaccin qui est disponible sur le marché, je vais l’analyser, vérifier à quel point il pourrait être bénéfique, déterminer quels sont ses coûts rentables pour la population québécoise, puis on va demander l’avis des experts qui vont nous donner les pour et les contre. Ensuite, on va utiliser la machine ministérielle pour l’implanter dans le réseau de la santé, soit en travaillant avec les médecins, avec les gens dans les CLSC, etc. On va donc utiliser l’appareil administratif pour aller chercher des budgets, et ça peut se faire grâce à l’influence que j’exerce sur le ministre relativement à la prise de décision.
Mon rôle est donc celui d’un médecin, et ça fait partie de mon message quand je m’adresse à la population pour une recommandation de se faire vacciner ou pas, ou de ne plus manger tel type de produits parce qu’il est contaminé, etc. À ce moment là, c’est le médecin qui parle, comme s’il parlait à son patient. Aussi, comme au sein d’un hôpital le chef du département de chirurgie va s’organiser pour que les services de son hôpital puissent fonctionner, je vais faire la même chose, mais en santé publique. La politique, c’est vraiment juste le ministre qui en fait, et nous on est là pour l’instrumenter. Ils ne font pas toujours ce que l’on dit, prenons comme exemple le dossier de l’amiante pour lequel notre position était bien connue. Pour ma part, mon rôle est de faire ma prescription et mes recommandations, ou encore d’indiquer aux intéressés les éléments auxquels il faut prêter une attention particulière en fonction des choix qu’ils font.
Il y a un autre rôle que l’on joue au sein du gouvernement, et c’est de s’assurer des impacts sur la santé des nouvelles politiques instaurées par les autres ministères. En effet, il s’agit de l’article 54 de notre loi. Par exemple, si le MAPAQ (ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec) décidait d’augmenter la teneur en sel permise, on pourrait leur dire que l’on propose plutôt de diminuer les teneurs en sel dans l’industrie alimentaire, et ce, pour aider à contrôler l’hypertension artérielle et les maladies cardiovasculaires. On travaille aussi en amont dans les politiques publiques pour favoriser la santé. Par exemple, si on considère que certaines exploitations pourraient avoir des problèmes avec l’eau potable, comme les gaz de schiste, on peut donner des avis qui vont parfois à l’encontre même des positions gouvernementales.
Vous devez avoir une grosse équipe parce que votre mandat ratisse très large.
Ce qui est merveilleux, c’est que malgré la taille modeste de notre équipe, une centaine de personnes au maximum pour gérer tous les dossiers, nous reposons sur un réseau solide, notamment constitué des dix-huit directions de santé publique des régions. Ainsi, on a vraiment une structure assez bien organisée en santé publique au Québec comparativement à d’autres provinces, puisqu’il y a un directeur national et dix-huit directeurs de santé publique régionaux. Du coup, on travaille en partenariat avec les établissements concernés par certains dossiers. Au Québec, on a également un institut national de santé publique qui constitue notre centre d’expertise. Des experts, on en a donc au sein du gouvernement, on en a aussi ailleurs et, par conséquent, on travaille beaucoup en réseau.
Les décisions qui sont prises le sont habituellement en concertation. C’est sûr que quand c’est une urgence et qu’il y a des décisions à prendre, il faut qu’il y ait un des acteurs qui se décide quant à l’attitude à adopter, mais souvent avec l’appui des autres. On ne fait pas ça de façon cavalière, mais c’est sûr qu’en situation d’urgence on est plus dans un modèle qu’on appelle top-down, soit du haut vers le bas. Par contre, quand c’est une situation qui peut être traitée différemment, on travaille avec les partenaires.
D’ailleurs, parlant de situations d’urgence, on sait que vous avez été très impliqué dans le dossier de la grippe AH1N1. Quelle était votre implication au niveau de la gestion de cette crise?
Elle a effectivement été très intense. Je participe, depuis les années 90, à des travaux qui définissent un plan d’action lié à la pandémie; l’élaboration de celui-ci a commencé notamment au niveau fédéral. C’est que, à l’époque, je n’étais pas encore au ministère: j’étais dans la région de Laval. Je participais à des travaux fédéraux et provinciaux pour mettre en place le plan de pandémie, notamment en ce qui a trait aux différents contrats qu’on avait avec les compagnies de vaccin pour être capables d’avoir accès au vaccin éventuellement.
Pendant la crise, c’était Dr Poirier qui occupait ma fonction actuelle au ministère. Tout ce qui concernait la pandémie était dans mon secteur de compétences en maladies infectieuses, étant directeur de la protection au ministère de la santé, et on a donc préparé, avec des collègues de la sécurité civile, le plan de lutte à la pandémie du Québec. Puis, on avait fait des démarches avec différents médecins ayant des spécialités variées ainsi qu’avec différents partenaires des autres ministères pour regarder les recommandations internationales, parce qu’on avait des scénarios potentiels dont on avait discuté préalablement. Les décisions, durant la crise, étaient prises en fonction de l’information qui rentrait, et ce, à mesure que l’on avait des éléments nouveaux; mais on avait quand même beaucoup réfléchi sur les scénarios. Quand venait le temps de dire quel groupe allait être vacciné ou pas, ou comment on allait distribuer les vaccins, ces dispositions étaient déjà majoritairement planifiées.
Néanmoins, il y a toujours des surprises. Au Québec, la maladie semblait se présenter moins sévèrement que ce à quoi on s’était attendu, et tant mieux parce que la première vague a été très sévère, notamment au Manitoba avec beaucoup de gens hospitalisés aux soins intensifs. La deuxième, heureusement, a été moins sévère, puis le virus a été probablement moins agressif qu’il aurait pu l’être, quoique ce n’était pas un virus qui était plus agressif que la grippe saisonnière, même si la perception était autre : on a désormais des données à ce sujet. Mais dans les faits, je ne me réjouissais pas trop vite parce que, dans le fond, je préférais être préparé, plutôt que le Québec se retrouve dans une situation où les gens meurent ou que l’on n’ait plus de places pour les accueillir aux soins intensifs. Ainsi, on avait fait partie de toutes les étapes, donc on a vraiment été au coeur de la problématique et des discussions à tous les jours et j’avais également animé des processus pour que le directeur national puisse avoir les informations et les plans de décision qui étaient en cours.
Une surprise de taille fut sans conteste le changement associé à la demande du vaccin. Je ne sais pas si vous vous souvenez des images diffusées par les médias, mais il y avait du monde qui se précipitait dans les salles de vaccination alors qu’on n’avait pas beaucoup de vaccins. Il faut savoir que l’enfant qui était décédé à Ottawa deux à trois jours avant la prise de ces images avait entraîné un virage complet de la demande, alors qu’une semaine avant cet événement, la majorité des gens disaient qu’ils ne seraient pas nécessairement vaccinés. On a observé, avec l’arrivée de ce décès, un changement important dans l’attitude de la population, malgré le fait que le vaccin n’était pas disponible.
Dans le fond, j’ai participé à toutes les étapes puis, bien entendu, à la partie communication avec la population, parce que l’on était en point de presse à tous les jours : il y avait des équipes du Dr Poirier et de la sécurité civile, ainsi que l’équipe du Dr Bolduc avec moi. Essentiellement, ça a été une grande préparation, mais il y en a eu d’autres. Il y a eu, autour du sommet des Amériques, des préoccupations par rapport à de l’anthrax ou à du bioterrorisme. Il y a aussi eu la fameuse crise du fromage, qui était une crise de listériose nécessitant de jeter énormément de fromages parce qu’il y avait une aiguille dans une botte de foin. Les gens ont seulement retenu le fait qu’on a jeté beaucoup de fromages, mais ce qu’ils n’ont pas vu ou réalisé, ce qui ne sortait pas dans les médias, c’est qu’il y avait des femmes qui mouraient ou qui perdaient leur bébé à cause de cette infection. Dès qu’on a enclenché cette opération, on a tout jeté rapidement; ainsi, c’est toujours la question de la perception et de la communication du risque qui est un enjeu comme tel.
En prenant cette pandémie qui a touché plusieurs pays du monde en 2009 comme exemple, comment en vient-on à décréter l’état d’alerte, tant au niveau national qu’au niveau international ?
Il faut comprendre que ça dépend du niveau de la menace. Premièrement, nous sommes en alerte régulièrement, par exemple, quand on détecte en laboratoire l’arrivée d’une nouvelle souche de E. Coli. À ce moment, les autorités de santé publique se mettent en alerte. Nous surveillons la situation de plus près et avertissons nos cliniques de vérifier certains diagnostics et faisons des enquêtes spéciales pour trouver des sources communes. Ce sont nos systèmes de surveillance qui nous indiquent quel est le niveau d’alerte. La grippe est surveillée de façon internationale par les laboratoires de microbiologie de niveau 5 et quand un nouveau virus ou un nouveau syndrome clinique sont détectés, les autorités de santé publique sont tenues informées, et s’informent entre elles.
Il y a tout un réseau de communication qui va jusqu’à l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) qui nous informe, et quand nous recevons des informations pertinentes, nous nous mettons en état d’alerte clinique. À partir du moment où nous détectons les phénomènes, et si un certain seuil de propagation est atteint, il est possible d’aller plus loin et de déclencher des mesures d’urgence pour lesquelles il y a différents niveaux. Par exemple, on peut passer d’un système de surveillance active vers un véritable système d’enquête épidémiologique où l’on se met à plusieurs à enquêter et à coordonner une enquête spécifique. Particulièrement quand ça touche plus qu’une région, c’est nous au ministère qui coordonnons l’opération, si c’est au Canada, ça va être l’agence de santé publique canadienne qui va coordonner l’opération avec nous, et si ça se passe au point du vue international, c’est l’OMS.
Toujours dans la même situation, quelles sont les étapes à suivre et les acteurs en jeu pour en arriver à un plan national solide et cohérent ?
Ce qui est très important, c’est d’être au clair avec les systèmes de surveillance qui permettent de détecter les phénomènes et aussi de clarifier les rôles et responsabilités de chacun. Il faut être clair envers les attentes que l’on a envers nos laboratoires, vis-à-vis les médecins en terme de déclarations obligatoires et ensuite, c’est de vraiment clarifier à quel moment on passe d’un niveau à un autre en terme d’intervention. Il y a beaucoup de protocoles, d’ententes, mais malgré cela, après les événements, nous faisons toujours des évaluations, un retour, où nous examinons nos processus pour s’améliorer la prochaine fois que la situation ressurgira. Il faut toujours clarifier les rôles, améliorer la communication entre les différents systèmes. En plus d’avoir des plans d’action, il faut aussi avoir des exercices qui permettent aux gens de tester leur efficacité.
Donc en résumé, il est essentiel d’avoir des plans, de les tester et de clarifier dans ces plans les rôles et mécanismes d’échange d’information.
Quelle serait, selon vous, un exemple de gestion de crise de santé publique réussie et pourquoi ?
Cela dépend de ce qu’on entend par «réussie». Réussie au sens où le résultat atteint a été celui qui devait l’être, alors je parlerais de la crise de la listériose et du fromage, parce que dès que nous avons vu qu’il y avait quelques cas et que des jeunes femmes enceintes étaient atteintes dans des territoires différents, nous avons identifié une source potentielle, le fromage, mais comme nous n’avons pas identifié la seule source, il a fallu faire une intervention majeure; ainsi, je pense que nous avons sauvé plusieurs vies de femmes enceintes et de bébés à naître. Par contre, au point de vue communicationnel, l’agence de santé publique a réussi à faire le Bye Bye; les gens du ministère avaient l’air d’une «gang de jeteurs de bons fromages».
C’est comique parce qu’il est rare que les journalistes ne soient pas intéressés par les cas humains, par exemple la femme qui meurt de la listériose avec son bébé. Dans ce cas, l’image qui était véhiculée était que les victimes n’étaient pas les femmes enceintes et les bébés, c’étaient les fromages. C’est sûr que le traitement était gros, c’est comme si on vous dit qu’il y a une aiguille dans une botte de foin, alors il faut tout détruire, mais c’est ce qu’il a fallu faire pour sauver des vies. C’est sûr que ça a des impacts économiques, ça a des impacts sur les gens, mais c’est quand même intéressant de voir qu’en termes de perception du risque, les gens se préoccupaient moins de la femme enceinte et du bébé qui étaient morts que des fromages. Il s’agit donc pour moi d’une opération qui a été très correcte en termes de santé publique, mais qui a été perçue comme exagérée de la part de la population.
Pour ce qui est de la grippe AH1N1, nous avons quand même eu une bonne couverture vaccinale au Québec comparativement à ailleurs au Canada. Il y avait des choses à améliorer, comme le fait qu’il aurait fallu que le vaccin arrive un peu plus tôt. Il y a eu toutes sortes de contraintes, mais ça a été une opération, à mon avis, qui a été bien faite dans le contexte.
Nous pourrions aussi mentionner la situation de légionellose à Québec : ils ont réussi à trouver la source de la contamination. Il va y avoir une enquête du coroner par rapport au délai que cela a pris, mais il est assez rare, même dans la littérature, d’être capable d’identifier une source précise de contamination. Ils ont réussi, avec la quantité de tours qu’il y avait autour de la zone, à identifier celle qui était contaminée.
Il y a bien entendu des choses qui vont moins bien, mais l’important est d’être le plus réactifs possible, d’être vigilants et d’avoir des systèmes de protection bien coordonnés entre les différentes régions. En effet, s’il y a un produit qui est contaminé, qu’il y a un cas à Montréal, un cas à Laval et un cas à Terrebonne, chacun va avoir un seul cas et ça va être considéré comme normal, mais si, au niveau de la province, nous remarquons qu’il y a trois cas à peu près dans le même temps, ça peut être anormal. C’est comme ça que nous sommes capables, en ayant des niveaux de protection et d’analyse locaux, régionaux, nationaux et même internationaux, de détecter les phénomènes. Par exemple, c’est grâce à la communication entre les différents systèmes de surveillance que nous savons que nous devons trouver des choux provenant de tel pays contaminés avec du Campylobacter. Dans le fond, c’est comme si nos stéthoscopes étaient connectés ensemble.
En ce moment, quels sont les grands enjeux de santé publique au Québec ?
Il faut regarder de quoi notre population est malade. Il faut voir que les maladies infectieuses demeurent toujours présentes, notamment les épidémies comme les ITSS et le VIH/SIDA, ainsi que l’hépatite C, la gonorrhée et la syphilis. C’est dommage, mais dans ce secteur, nous avions réussi à avoir des taux beaucoup plus faibles et là, ça recommence; on voit que les comportements sexuels sont de moins en moins sécuritaires, surtout en ce qui a trait au port du condom. C’est triste de voir les taux de gonorrhée et de chlamydia qui augmentent chez les jeunes, parce qu’on avait réussi à combattre ça. Donc il s’agit d’un enjeu au niveau des maladies infectieuses.
Toujours dans le domaine des maladies infectieuses, le maintien des couvertures vaccinales va toujours demeurer un enjeu. Pour ce qui est de la santé/sécurité au travail, c’est toute la question des maladies associées à des cancérigènes, du bruit qui entraîne la surdité, des maladies que l’on appelle «de société» comme les burnouts et les dépressions associées à l’organisation du travail.
Du côté de l’environnement, il y a tous les enjeux associés à la pollution de l’air, qui entraîne des complications importantes chez les asthmatiques et chez les personnes âgées. On sait très bien que quand il y a du smog, il y a une augmentation des hospitalisations. Il y a aussi la qualité de l’eau potable, qui est bien entendu une priorité.
Il y a la question de la perception de risque par rapport à l’uranium et aux agents électromagnétiques, mais ça, dans les faits, ce n’est pas vraiment un problème de santé publique en terme de dangers pour la santé, mais plutôt une question de perception qu’il faut gérer, parce que ce ne sont pas des agresseurs qui sont importants.
Du côté des maladies chroniques, on sait bien que ce n’est plus la maladie cardiaque qui est l’enjeu principal, mais bien les cancers. Il y a aussi toute la question de l’augmentation de l’obésité chez les jeunes. Alors qu’on gagnait une année de vie (espérance de vie) par quatre ans, on commence à voir, dans les dernières années, que cette courbe va infléchir parce que nos jeunes ont des problèmes d’obésité et de diminution de l’activité physique, qui entraînent l’apparition de maladies chroniques de plus en plus jeune.
Pour travailler ça, on a beau dire aux gens qu’il faut avoir de bonnes habitudes de vie, mais il faut travailler sur les environnements favorables. Il faut s’organiser pour qu’il n’y ait pas de malbouffe autour d’eux et qu’il y ait des politiques qui les aident à faire du sport; ça veut aussi dire travailler sur l’aménagement, sur le transport actif, diminuer l’utilisation de la voiture, s’organiser pour que nos villes soient construites différemment pour nous permettre de marcher. C’est vraiment une approche qu’on appelle celle des villages/villes en santé qu’il faut être capable d’aborder et de développer. On peut par exemple améliorer le transport en commun et ne plus faire des autoroutes qui coupent des quartiers en deux; il y a plein de villes qui ont fait des efforts pour changer leur environnement.
Quand on pense au développement du transport, par exemple, ou à l’aménagement, il y a moyen de dessiner les choses différemment. Juste un exemple de chose qui n’est pas bien faite: dans les banlieues, il se développe actuellement des espaces de grands magasins qui sont à distance de voiture les uns des autres. C’est le genre d’aménagement urbain qui ne favorise pas l’exercice actif. C’est vrai que l’on ne change pas tout du jour au lendemain, mais si, par exemple, les transports en communs sont bien organisés, les gens vont les prendre; alors c’est une question de choix et d’investissement en tant que société.
Il y a également plein d’autres défis : nous savons que plus il y a de pauvreté, plus il y a de violence, tant au niveau familial que social. Aussi, bien entendu, au niveau de l’environnement, il y a toute la question des changements climatiques qui nous amène à aller vers le développement durable.
Source: Amélie Langlois-Béliveau et David Caron.
Retrouvez l’intégrale de l’article dans le Journal Le Pouls
(revue des étudiantes et étudiants en médecine de l’Université de Montréal)
