S’investir dans sa propre santé, MD inclus

4 décembre 2012
Dr Craig Hassed
Dr Craig Hassed

Dr Craig Hassed est médecin généraliste et professeur au Département de médecine générale de l’Université Monash en Australie où il enseigne depuis 1989. Il a joué un rôle déterminant dans l’introduction de nombreuses innovations dans la formation et la pratique médicale à travers une approche holistique et intégrative de la médecine. Conférencier reconnu en Australie et dans le monde, il intervient régulièrement auprès de nombreux regroupements communautaires et professionnels. De passage en novembre dernier à l’initiative du vice-décanat associé à la Vie étudiante et facultaire – Promotion du bien-être de la Faculté de médecine, il nous a accordé cette entrevue.

Quelle est l’origine du modèle ESSENCE?

Le modèle ESSENCE a été développé pour les étudiants en médecine de l’Université Monash en Australie autour des enjeux de modes de vie, de bien-être et de santé afin qu’ils puissent améliorer leur propre santé, leur bien-être et leur résilience, mais également pour qu’ils puissent devenir des médecins mieux outillés pour aider leurs patients.

Était-il conçu uniquement pour les étudiants ou destiné à une clientèle plus large? En quoi consiste-t-il?

C’était également dans une optique plus large. Par exemple, je travaille fréquemment avec des groupes communautaires, où nous parlons de la prévention et de la gestion des maladies chroniques, et nous utilisons ce modèle.

ESSENCE est un acronyme qui signifie tout d’abord Éducation. Une grande part de l’éducation n’est pas seulement d’acquérir des informations sur la santé, mais également d’en apprendre davantage sur nous-mêmes, notre esprit, notre motivation et notre comportement. La gestion du Stress se concentre particulièrement sur la mindfulness (pleine conscience) et les dimensions corps-esprit. La Spiritualité ou Sens à la vie. L’Exercice c’est toute l’importance et les avantages que procure l’activité physique. La Nutrition, où la nourriture est utilisée pour le bien-être et parfois même comme médicament. La Connectedness ou complicité ou interdépendance, soit l’importance du réseau social et du soutien social à tous les âges de la vie. Enfin, l’Environnement, qui va au-delà de la pollution de l’eau ou de l’air mais inclut également les radiations, le bruit excessif, le climat social, économique, politique, etc.

Tout cela tombe sous le sens lorsqu’on aborde la santé comme un tout, dans une approche holistique. Ça semble toutefois bien exigeant pour le patient. Pouvez-vous nous parler de l’importance de l’autonomisation dans votre approche?

L’autonomisation ou l’empowerment est la base même du programme. Des études ont été réalisées sur des médecins conseillant leurs patients relativement à leur mode de vie. Selon ces études, les patients mettent très rarement ces conseils en application même s’ils sont pleins de bonne volonté. Il est par ailleurs très fréquent que les médecins n’insistent pas suffisamment sur l’importance de faire de l’exercice, d’une bonne nutrition ou de la gestion de stress et de leur impact sur la santé.

Si les conseils du médecin sont accompagnés de stratégies motivationnelles et habilitantes, telles que la mindfulness, et le développement de nouvelles compétences pour modifier les comportements, alors le patient est davantage réceptif aux conseils prodigués et peut commencer à s’investir. Il est beaucoup plus solidement engagé dans l’amélioration de sa propre santé. Le médecin et le patient travaillent dans un mode de partenariat où, plutôt que le médecin dicte quoi faire au patient, il travaille à l’aider à améliorer son mode de vie.

Pour tout individu souffrant d’une maladie chronique ou qui est atteint d’une maladie posant une menace sérieuse à sa vie, les aspects de la santé mentale, du soutien social, de la nutrition, de l’activité physique, de la gestion de stress et une certaine dimension spirituelle sont essentiels. Il faut ajouter à cela l’environnement et ses effets sur la santé, qui sont devenus des préoccupations auxquelles on s’intéressait peu il y a à peine dix ans.

Je voudrais revenir sur l’aspect spirituel, qui n’est pas une composante très importante dans la médecine conventionnelle. Quelle était selon vous la pertinence de l’inclure dans votre modèle?

Pour plusieurs raisons. Selon certaines études, près de 90% des patients confrontés à des maladies qui diminuent physiquement et/ou mentalement leur qualité de vie ou qui mettent leur vie en péril désirent aborder des questions spirituelles avec leur médecin sous un angle religieux ou existentiel. Très souvent, les médecins ne prennent pas acte du fait que les patients qui sont atteints de certaines de ces maladies, comme le cancer par exemple, veulent discuter de ces sujets.

Les médecins doivent pouvoir s’entretenir de ces questions avec leurs patients, non pas pour devenir des maîtres spirituels, mais tout simplement pour reconnaître leur importance. Ils seront alors mieux en mesure de référer leurs patients à des ressources externes lorsqu’indiqué.

Une méta-analyse d’une centaine d’études a démontré que les patients qui ont une dimension religieuse ou spirituelle dans leur vie ont une meilleure santé mentale, souffrent moins de dépression, font mieux face à la maladie, ont une meilleure santé physique avec pour résultat final une plus longue espérance et qualité de vie. Ce serait en partie lié à un mode de vie sain, avec comme effet secondaire une meilleure santé mentale. Chez certains patients, la spiritualité s’exprime au travers de la religion, mais pour d’autres ça peut être par la philanthropie ou une conscience environnementale. Les gens ont différentes façons de donner un sens à leur vie.

Parlez-nous du programme d’amélioration de la santé qui a cours à l’Université Monash. Comment fonctionne-t-il? Et pourquoi avez-vous ciblé les étudiants en médecine en particulier?

Lors de mes études en médecine, je n’ai pas appris grand-chose sur ma propre santé et mon propre bien-être. J’ai dû apprendre par moi-même comment gérer les pressions et les exigences qui faisaient partie de ma formation. On n’y a jamais vraiment abordé l’importance d’un mode de vie sain pour les praticiens de la médecine; mode de vie sain et gestion de stress ou mindful living et mindful medical practice qui selon moi sont très importants dans la prévention et le traitement de maladies. Quand j’ai commencé à enseigner à l’Université Monash, j’ai cherché à mettre plus d’emphase sur ces thématiques. Comme l’université était très progressiste, en particulier au département de médecine générale, il était possible de le faire à travers les cours et les programmes.

À partir de 2002, lorsque nous avons mis sur pied notre nouveau programme MD, ce qui était auparavant constitué d’un peu de mindfulness, de promotion de la santé et de modes de vie sains a pris beaucoup plus de place. J’ai alors été chargé de l’élaboration du programme d’amélioration de la santé pour la 1ère année de formation en médecine. Il consiste en une série de conférences avec comme base la pertinence clinique et les éléments de preuve scientifiques sur tous ces sujets. Les étudiants ont une série d’exercices (tutorials) de deux heures où ils sortent du cadre des conférences et commencent à appliquer la théorie acquise. Avant de le faire avec leurs patients, ils ont besoin de comprendre l’application concrète dans leur propre vie. La meilleure façon d’y arriver est d’appliquer sur soi-même des stratégies de changement de comportement et de mindfulness. Tout cela contribue à améliorer l’apprentissage, mais en même temps, nous espérions que cela améliore la santé mentale et physique des étudiants. C’est un objectif important en soi.

Les étudiants ont-ils l’esprit ouvert sur ces sujets? Quelles sont leurs réactions?

Lors des deux premières années, comme il s’agissait d’un tout nouveau programme, certains étudiants ont eu de la difficulté à s’y habituer avant que cela fasse partie de leur culture. Toutefois, les étudiants respectaient le fait que nous en fassions la promotion au niveau facultaire.

Nous avons publié il y a quelques années un article sur les effets du programme sur les étudiants. Nous avons constaté que 90% de ceux-ci ont appliqué dans leur propre vie des stratégies apprises à travers le programme, ce qui est très encourageant. Nous avons constaté que le programme a sensiblement amélioré leur santé mentale, leur capacité d’adaptation et leur résilience et également leur qualité de vie après le programme. De plus, quand ils sont dans leurs périodes d’examens qui comportent un niveau élevé de stress, ils se sentent mieux sur les variables pré-citées.

Au départ, la moitié des nouveaux étudiants sont probablement un peu sceptiques. L’autre moitié d’entre eux sont très intéressés. Au fil des semaines, comme de plus en plus d’étudiants mettent en application le programme et apprécient comment il les aide à étudier et à mieux se concentrer, ceux qui étaient au départ un peu sceptiques ont tendance à s’engager davantage. Ils se disent que c’est peut-être quelque chose qui serait également bon pour eux. À la fin du programme, environ 90% le mettent en pratique incluant l’ingrédient crucial qu’est la mindfulness.

Pourquoi cibler les étudiants en médecine en particulier? Pourquoi pas tous les étudiants?

Cela a commencé avec les étudiants en médecine parce que je travaillais au sein de la faculté de médecine, mais maintenant les étudiants et les responsables des programmes en physiothérapie, en ergothérapie, en soins infirmiers et en nutrition sont également intéressés à bénéficier des mêmes éléments du programme.

Le programme d’amélioration de la santé est présentement mis en place dans ces formations sous une forme modifiée. Nous avons également des étudiants de d’autres facultés comme les études commerciales et les sciences de l’éducation qui ont reçu des séances d’initiation à la mindfulness. Beaucoup d’autres facultés sont intéressées et appliquent cette façon de faire.

A-t-il été mis en œuvre dans d’autres universités à travers le monde, ou dans d’autres universités australiennes?

D’autres universités australiennes, comme l’Université de Deakin, commencent à utiliser le programme de Monash avec leurs étudiants. Aux Émirats arabes unis, l’Université de Sharjah a commencé à utiliser le programme. Il y a également le campus de Monash en Malaisie. En 2005, l’Université Harvard a utilisé auprès d’environ 6 000 étudiants le programme de mindfulness de Monash que nous offrions comme cours à option aux étudiants en médecine. J’hésiterais à me prononcer sur ce qu’ils font maintenant mais la base en est une version modifiée du programme de Monash avec un accent sur la mindfulness. J’ai, par exemple, également fait une présentation à l’Université Dalhousie, à Halifax, afin de les aider à développer leur propre programme de bien-être étudiant.

Diriez-vous que ce modèle est plus efficace dans la prévention ou dans le traitement des maladies?

Les deux. Beaucoup de gens, jusqu’à ce qu’ils soient atteints d’une maladie grave, ne sont pas très préoccupés pas leur mode de vie. Pour ma part, j’ai fait beaucoup de travail avec des groupes de soutien pour des personnes atteintes du cancer. Il faut comprendre qu’un patient atteint de cancer a besoin du meilleur de ce que la médecine moderne a à offrir parce qu’il s’agit d’une maladie grave. Toutefois, la plupart des patients cancéreux sont mal renseignés sur l’impact de l’exercice physique ou sur l’importance de la nutrition ou d’une bonne santé mentale, ou comment la mindfulness peut les aider à faire face à la maladie. Alors, soit ils n’en tiennent pas compte ou soit ils trouvent leur propre information.

Je pense qu’un modèle intégré de la médecine n’est pas une division artificielle entre la pratique médicale et tout ce qui est intégré à la pratique médicale, les produits pharmaceutiques par exemple. Je crois que les pratiques et les conseils sur les modes de vie sont aussi importants. Un modèle intégré, c’est tout ça.

Pensez-vous que les professionnels de la santé sont en général bien disposés à accepter des approches novatrices telles que le modèle ESSENCE pour eux-mêmes ou pour leurs patients?

Plus les médecins sont spécialisés, moins ils sont susceptibles de donner des conseils sur des traitements non médicaux modifiant le mode de vie de leurs patients. Les médecins généralistes ont une vision beaucoup plus globale et ont tendance à être beaucoup plus intéressés par ces approches. C’est tout de même très difficile pour eux d’aider leurs patients à modifier leur mode de vie. Les patients ne donnent souvent pas suite à leurs conseils. C’est qu’ils ne sont pas accompagnés de stratégies habilitantes. Les médecins reçoivent peu de formation en entrevue motivationnelle, en transformation du mode de vie, en psychologie des comportements, ou même en mindfulness. Ce sont des aspects qui devraient être ajoutés dans la formation, de préférence au niveau du début du premier cycle.

Quand les preuves scientifiques sont présentées aux médecins, ils ont tendance par la suite à être beaucoup plus intéressés. La mindfulness est beaucoup plus qu’une simple technique de relaxation, c’est en fait une compétence qui permet de canaliser l’attention et la concentration et d’apprivoiser les tensions. Les avantages physiologiques, neuroplastiques et génétiques sont nombreux. Beaucoup de médecins sont très intéressés par la mindfulness en Australie, aux États-Unis en Europe et ailleurs. Je ne serais pas surpris que ce soit également le cas au Canada. Il est inacceptable que les étudiants en médecine soit en moins bonne santé à la fin de leurs études MD qu’au début de celles-ci. Surtout lorsque les effets bénéfiques bien documentés des approches comme la Mindful Medical Practice et ESSENCE sont disponibles.

Commentaires

  1. Bravo pour l’entrevue en général! Les questions posées éclairent bien le sujet dans son ensemble. Les étudiants actuellement en médecine et autres professions de la santé devraient pouvoir l’écouter lors d’un prochain passage à Montréal.

    Bravo !

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