Se rebâtir petit à petit

12 octobre 2011

21 février 2006. Technicien en instrumentation et contrôle, André Dozois termine la vérification d’une valve défectueuse dans un réduit situé sur le toit d’une manufacture spécialisée dans la production de dioxyde de titane, dont la fabrication nécessite de puissants produits chimiques. Ce que le jeune homme de 27 ans ignore, c’est que la valve a été mal assemblée lors de son installation. Alors qu’il s’affaire au-dessus de la pièce, le système automatisé envoie par erreur le signal que le passage est libre et active la pompe chargée de propulser de l’acide sulfurique. La valve, qui est en fait toujours fermée, explose sous la pression, libérant le liquide corrosif.

André en prend plein la figure. Paniqué, il tente de se protéger avec son bras gauche, qui est aussi aspergé. Il se retourne, cherche un moyen de sortir de cet espace restreint et mal éclairé afin d’échapper à l’acide qui continue à jaillir du tuyau. Il finit par trouver une porte et se retrouve dans la cour intérieure de l’usine qu’il traverse en criant au secours. Mais c’est l’hiver, les fenêtres sont closes, et il n’y a personne dehors. Une nouvelle porte le conduit cette fois dans un bâtiment où travaillent plusieurs de ses collègues, qui le traînent dans la douche d’urgence et qui composent le 911.

« Des gens ont été obligés de prendre jusqu’à deux semaines de congé après m’avoir vu dans cet état, se rappelle le principal intéressé en entrevue téléphonique depuis son domicile de Saint-Hyacinthe. L’acide, c’est vert et gluant. Et j’en avais partout, sur la tête, le cou, le torse, le dos, les genoux. Mes vêtements fondaient sur moi. » Malgré tout, André est encore conscient et en état de marcher lorsque les ambulanciers arrivent sur les lieux une vingtaine de minutes plus tard. « Lorsqu’ils m’ont couché sur la civière, je leur ai demandé à quel degré j’étais brûlé, raconte-t-il. J’espérais qu’ils me répondent au premier, mais ils m’ont dit que c’était probablement au deuxième ou même au troisième degré. Dans ma tête, je me suis dit que ma vie était finie. »

Une fois à l’hôpital, André a tout juste le temps de fournir les numéros de téléphone de sa conjointe et de sa famille avant d’être plongé dans un coma artificiel. Il y restera pendant sept semaines, période durant laquelle il subira de nombreuses greffes de peau. Car son état est plutôt critique : 55 % de son corps a été brûlé par l’acide. Comme son visage était tout près de la valve au moment de l’accident, c’est lui qui a le plus écopé. « Je portais des lunettes et un masque de protection, qui ont aussi fondu, explique-t-il. Mais sans cet équipement de sécurité, je serais probablement mort. »

Une perte difficile

Lorsqu’il se réveille le 18 avril, André constate qu’il est aveugle, ses deux cornées ayant été brûlées par l’acide qui a coulé dans ses yeux après avoir détruit ses lunettes. « Mon œil gauche était complètement fermé, mais, avec mon œil droit, je pouvais voir la différence entre la clarté et l’obscurité, même percevoir les lumières colorées. Mais je n’avais aucune autonomie visuelle », précise-t-il. Ce handicap suscite une profonde colère chez le jeune homme, qui refuse d’abord tout soutien psychologique et rejette l’idée d’apprendre à se déplacer avec une canne. Cette révolte persiste durant son processus de réadaptation à l’Hôpital Villa Medica ainsi qu’à l’Institut Nazareth et Louis Braille, et même après son retour officiel chez lui le 7 juillet 2006.

Après un été à flirter avec la dépression sur son divan, André réalise qu’il ne peut pas continuer ainsi et décide de se prendre en main. En plus de consulter un psychologue, il recommence à s’entraîner avec l’aide de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST), qui lui fournit des poids et d’autres machines d’exercice qu’il installe dans sa résidence. « Je le faisais déjà avant l’accident et j’adorais ça, note-t-il. Mais après, l’entraînement est vraiment devenu le centre de ma vie. » Petit à petit, son existence reprend un cours normal. Sa conjointe et lui achètent une maison puis accueillent leur premier enfant, un garçon, en janvier 2008.

Même s’il apprend à accepter sa situation, le jeune homme n’a toutefois pas renoncé à recouvrer la vue un jour. Son souhait se réalise au début de 2010 lorsque l’ophtalmologiste Mona Dagher du CHUM lui greffe une cornée artificielle appelée kératoprothèse. « Le problème dans le cas d’André, c’était que la brûlure chimique avait détruit les cellules souches de son œil et que celui-ci rejetait les greffes de cornées humaines », explique la Dre Dagher, l’une des cinq spécialistes à effectuer ce type d’opération au Canada. L’intervention a très bien réussi, et sa vision est maintenant stable depuis un an. »

La différence se fait sentir dès qu’André ouvre les yeux après la chirurgie. Mais il mettra quelques semaines avant de recouvrer vraiment la vue. « C’est revenu graduellement, relate-t-il. J’ai pu voir le visage de mon fils pour la première fois. Après avoir été aveugle pendant quatre ans, ç’a été toute une fête pour moi! » Trois mois après l’opération, il peut enfin sortir seul de son domicile, chose qu’il n’avait pas faite depuis l’accident. Pour lui, c’est un pas décisif vers une plus grande autonomie et une meilleure qualité de vie.

Tourner la page

Aujourd’hui, André mène une existence bien remplie même s’il n’est toujours pas en mesure d’occuper un emploi régulier. En plus de se promener à pied ou à vélo, il s’entraîne presque quotidiennement au gymnase, sort avec ses amis et sa conjointe, accomplit quelques tâches ménagères et prend soin de son fils. Malgré ses progrès, il avoue ne pas avoir complètement fait la paix avec ce qui lui est arrivé. « J’ai encore du travail à faire pour accepter, surtout sur le plan de l’apparence, reconnaît-il. Je n’ai plus de cheveux, plus de sourcils, plus de cils. Je porte constamment un bandeau, une casquette et des lunettes de soleil. J’effectue présentement des démarches pour obtenir des prothèses qui pourraient remplacer mes lobes d’oreilles, aussi brûlés par l’acide. »

Même s’il essaie de vivre au présent, il vise tout de même quelques objectifs pour l’avenir. « Une fois que j’aurai vraiment tourné la page sur cet événement, j’aimerais faire du bénévolat à l’Institut Nazareth afin d’aider des gens qui en ont besoin, confie-t-il. Je veux aussi m’impliquer dans l’éducation de mon fils, lui apprendre à être heureux et à ne pas choisir seulement en fonction de l’argent comme je l’ai fait en acceptant d’occuper un emploi que je n’aimais pas. Disons que c’était un mauvais choix. »

L’entreprise a d’ailleurs plaidé coupable après avoir été poursuivie par la CSST en raison de la valve mal installée à l’origine de l’accident. Elle a reçu une amende de 20 000 $. « Au début, j’ai ressenti de la rage, admet André au sujet de ce dénouement. J’ai même consulté des avocats pour savoir quels étaient mes recours. Mais finalement, j’ai décidé que je n’avais pas d’énergie à mettre là-dessus. »

Malgré tout, le jeune homme croit qu’il y a une leçon à tirer de ce qui lui est arrivé. « Certaines personnes se disent qu’elles se suicideraient si elles devenaient invalides, mais, dans les faits, ce n’est pas facile parce qu’on veut toujours continuer, note-t-il. Ce n’est pas évident de se rebâtir, mais si je suis passé au travers, n’importe quel être humain peut le faire. Il faut juste le vouloir. »

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Commentaires

  1. salut andre le te leve mon chapeau pour ton courage garde le moral et regarde en avant tu a la chance d,avoir un beau petit garcon et une femme merveilleuse a tes cote c,est peut etre ca la richesse ton chum laurent

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