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Source: Forum en clips
Chez les Impatients, Philippe Lemaire exerce une fascination. Depuis une quinzaine d’années, il fréquente chaque semaine les ateliers de la fondation du même nom et chaque fois, il fait le même dessin. Sa série d’œuvres s’appelle Le char de mon père.
« Je crois que sur environ 300 dessins, deux seulement sont différents. Sur un, il a mis de l’herbe à côté de la voiture et sur l’autre, il a ajouté sa grand-mère. Si l’on s’était acharné à le faire bouger, ce qu’il aurait créé aurait peut-être été différent, mais il a pris la liberté de faire toujours la même chose », explique Emmanuel Stip, directeur du Département de psychiatrie de l’UdeM et membre du conseil d’administration des Impatients.
Alors que tout est toujours très organisé dans le monde de la santé mentale, avec les nombreux rendez-vous auprès de différents spécialistes, Les Impatients propose l’inverse : la liberté.
« Les participants viennent créer sans être évalués, sans être obligés de rencontrer de thérapeute, sans avoir à rendre compte de leurs progrès. C’est nécessaire, dans le système, d’avoir des endroits comme ça où les gens sont très libres, où le seul moteur est de créer quelque chose », explique le psychiatre, qui pratique aux hôpitaux Louis-H. Lafontaine et Sacré-Cœur.
« Ici, on peut être soi-même. N’importe quel artiste, n’importe quel caractère est accepté ici. Il y a une très grande liberté », confirme Marie-Diane Lee qui a commencé à participer aux ateliers des Impatients voilà trois ou quatre ans.
Un complément aux traitements
Malgré un agenda bien rempli, le Dr Stip est membre du conseil d’administration des Impatients depuis 15 ans. « C’est à cause de mes patients que je suis ici, affirme-t-il. J’ai toujours pensé qu’en psychiatrie, il fallait offrir un éventail plus large de traitements parce que les patients peuvent perdre leur insertion dans la société et leur créativité. »
Serge, par exemple, peint chez lui, mais il vient aux ateliers des Impatients depuis trois ans puisque cela lui permet de sortir de sa solitude. « Le fait de voir des gens ici, ça me donne de l’inspiration », affirme-t-il.
Tous les participants aux ateliers des Impatients – on enregistre environ 400 présences chaque semaine dans les différents lieux de Montréal – ont été recommandés par un professionnel de la santé.
« Je traite surtout des cas de psychoses et j’en adresse plusieurs aux Impatients, mais toutes sortes de patients peuvent bénéficier de ces ateliers, que ce soit des gens qui ont des problèmes de dépression, d’anxiété, des personnes qui souffrent d’autisme ou de déficiences. La démarche est très individualisée et avec leur savoir-faire, les thérapeutes lancent des interventions d’insertion dans le groupe en fonction des pathologies », explique le Dr Stip.
Lorsque l’art fait du bien
Les arts-thérapeutes n’assurent toutefois pas de suivi intensif et personnalisé avec les participants. « C’est certain que je développe une relation avec chaque participant, et l’on peut discuter en cas de besoin, mais c’est d’abord l’art qui a la capacité de faire du bien ici. Je le constate d’ailleurs, et les participants me font des témoignages. Ils me disent à quel point ça leur fait du bien de venir ici, de créer, de voir d’autres personnes », affirme Radu Christian Barca, art-thérapeute aux Impatients depuis huit ans.
« L’art est salvateur. Ce qui ne s’exprime pas s’imprègne », croit la participante Brigitte Laurier, qui affirme avoir subi un violent choc nerveux à la suite du suicide de sa sœur.
L’expression et la création peuvent aussi se faire au moyen de la musique chez Les Impatients. « Nous sommes beaucoup dans la spontanéité. Nous faisons de l’improvisation en groupe, ou une personne à la fois. On fait aussi des retours sur ce qu’on vit, sur comment on traduit ça en musique, sur l’effet que ça entraîne sur les autres, etc. », indique Dany Bouchard, musicothérapeute.
Historiquement, les problèmes de santé mentale et l’art ont souvent fait bon ménage. « Parfois, la maladie mentale en tant que telle, avec ses aspects irrationnels, permet d’explorer des mondes, d’aller au-delà des frontières », affirme le Dr Stip.
La Fondation Les Impatients organise aussi plusieurs événements au cours de l’année pour amasser des fonds, comme des concerts et des expositions. « Sur le plan de la maladie, ces activités ont aussi un grand impact puisqu’elles valorisent beaucoup les participants. Elles leur permettent de reprendre leur place de citoyen dans la société, de se montrer en public, de dire : voilà ce que je fais, qui je suis. Ça aide à la déstigmatisation », affirme le psychiatre.
Le passage des 20 ans
C’est en 1992 que la Fondation des maladies mentales a appuyé la mise sur pied de la Fondation pour l’art thérapeutique et l’art brut du Québec qui a ouvert un atelier à Pointe-aux-Trembles. En 1999, le nom Les Impatients a été adopté. Avec Lorraine Palardy à la direction générale, la Fondation fêtera donc son 20e anniversaire l’an prochain.
Ce long parcours aurait été impossible sans l’appui de la cinquantaine de bénévoles, comme Gilles Langlois, technicien en administration à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal, qui donne du temps aux Impatients depuis environ huit ans.
« Je peux être au kiosque d’information au cours de différents événements ou j’aide à aménager les salles d’exposition et à transporter des œuvres. C’est important pour moi parce que j’ai connu des périodes difficiles dans ma vie et j’ai eu la chance d’avoir le soutien de mes amis. C’est donc une façon de remettre ce que j’ai pu recevoir », affirme M. Langlois qui est particulièrement sensible à la cause puisque son frère souffre de schizophrénie. La Faculté de médecine de l’UdeM a d’ailleurs souligné son engagement en lui décernant une mention spéciale lors de la remise du Prix engagement social 2010.
« Nous avons passé le stade de la fragilité, se réjouit le Dr Stip. Les Impatients a maintenant une reconnaissance même à l’échelle internationale, et je le vois dans les congrès. Les événements annuels de la Fondation sont désormais inscrits dans la société québécoise. Mais le défi pour l’avenir, c’est d’assurer la relève. »
