Médecine familiale et médecine d’urgence : anatomie de deux pratiques

5 octobre 2010
Louise Authier et Jean Pelletier

Si les séries télévisées comme ER, Urgences et Trauma ont popularisé le travail des omnipraticiens dans les salles d’urgence, celui qui consiste à assurer la continuité des soins n’a pas profité du petit écran pour se faire connaître. Pourtant, les rebondissements et les défis n’y sont pas moins nombreux. Anatomie de deux pratiques.

Fracture au bras, hémorragie, diabète, crise cardiaque, traumatisme crânien, otite : la liste des maux pour lesquels un patient se dirige vers un omnipraticien est longue.

Aussi appelés « généralistes » ou plus communément « médecins de famille », les omnipraticiens exercent leur pratique dans les bureaux de consultation de quartier, dans les CLSC et dans les groupes de médecine de famille (GMF) : ils assurent la continuité des soins et répondent aux demandes urgentes des cliniques sans rendez-vous. Ils travaillent également dans les urgences des hôpitaux et dans les unités d’hospitalisation de ceux-ci, ainsi que dans les centres d’hébergement, les centres jeunesse et les maisons de soins palliatifs, entre autres.

Parcours d’un ominipraticien

Environ 80 % des soins donnés dans les salles d’urgence québécoises le sont par des omnipraticiens, souligne le directeur du Département de médecine familiale et de médecine d’urgence de l’Université de Montréal, Jean Pelletier. Et le reste de soins? « Ce sont ceux qui poursuivent une formation avancée en médecine d’urgence », explique-t-il.

Tous les futurs médecins doivent suivre un cursus universitaire de quatre ans (en plus d’une année préparatoire), dont deux comme externes dans les établissements de santé. Puis, deux années supplémentaires de résidence sont nécessaires pour devenir omnipraticien. Les nouveaux docteurs peuvent se diriger vers une pratique axée sur la continuité des soins ou opter pour les urgences d’hôpitaux. « Les choix sont multiples, et beaucoup ont une pratique très diversifiée qui peut changer tout au long de leur carrière », précise la Dre Louise Authier, directrice du programme de résidence en médecine familiale de l’Université de Montréal.

Certains décident aussi de rester plus longtemps sur les bancs d’école pour se spécialiser en médecine d’urgence. Ils ont le choix : ils peuvent parfaire leurs connaissances sur une période d’un an ou choisir d’en faire une spécialité. Ils suivront alors une formation de cinq ans, à la suite desquels ils seront appelés à occuper des postes de chefs ou de responsables des urgences.

Ces urgentologues spécialistes travaillent essentiellement dans les hôpitaux et les milieux universitaires des grandes villes, où on leur confie plus souvent les patients qui se trouvent dans des situations très critiques. Ils jouent également un rôle très important sur le plan scientifique puisqu’ils doivent s’assurer que le personnel des urgences maintient à jour ses connaissances, et ce, tout en collaborant à nombre de recherches sur les soins hospitaliers d’urgence.

Selon l’endroit où l’on ira le consulter, l’omnipraticien disposera de peu ou de « beaucoup » de temps pour poser son diagnostic et réagir. « Dans une urgence, on n’a pas le luxe de se référer à nos livres puisque la condition du patient évolue rapidement », illustre le chef du service d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Alain Vadeboncoeur. « L’action est parallèle à la réflexion », ajoute-t-il.

Pour nombre de jeunes médecins, le caractère intense du travail en urgence est très attirant, explique le directeur du Département de médecine familiale et de médecine d’urgence de l’Université de Montréal, Jean Pelletier. « Ils n’ont pas à ramener leur boulot à la maison, et cela aussi leur plaît », poursuit-il.

À la différence des urgentologues, les médecins qui assurent le suivi des soins tissent des liens à long terme avec leurs patients. « La relation que l’on a avec nos patients est infiniment valorisante », témoigne la directrice du programme de résidence en médecine familiale de l’Université de Montréal, la Dre Louise Authier qui, dans sa pratique, a vu grandir trois générations d’enfants au sein d’une même famille. « J’ai parfois l’impression d’en être membre », confie celle pour qui être médecin de famille permet de porter un « regard large » sur la société.

Une personnalité adaptée

Mais l’une ou l’autre de ces pratiques ne convient pas à toutes les personnalités. « Au début de ma carrière, j’ai couvert deux périodes de consultations sans rendez-vous et les deux fois, je suis sorti avec un gros mal de tête! », raconte en riant le docteur Vadeboncoeur. « J’ai trouvé ça trop stressant », renchérit celui qui compare les urgentologues à des athlètes pratiquant un sport extrême. « L’on performe mieux lorsque la tension est maximale, il y a une sorte de détachement qui se produit, qui fait en sorte que l’on est capable d’organiser le chaos… et que l’on trouve du plaisir à le faire », témoigne-t-il.

Un médecin de famille qui travaille en cabinet compose quant à lui avec un grand nombre de facteurs qui influent sur la santé de son patient. « Mon défi est d’aider la personne qui se trouve devant moi à rester en santé en prenant en considération son contexte de vie », explique le Dr Pelletier.

Ainsi, comment soigner une femme âgée souffrant d’hypertension alors qu’elle se nourrit mal, s’occupe de son mari malade et n’a jamais fait de sport? « Je dois intégrer tous ces facteurs dans mon raisonnement scientifique, précise le médecin. Nous nous trouvons dans une position extrêmement privilégiée, puisque nous pouvons mettre notre science et nos connaissances au service de l’humain dans le but de le soigner. »

Mais attention, même s’ils doivent être en mesure de poser des diagnostics sur un nombre important de souffrances, les omnipraticiens ne connaissent pas l’encyclopédie médicale sur le bout de leurs doigts. « C’est souvent ce qui fait peur aux étudiants en médecine qui songent à se diriger vers cette pratique », admet le Dr Pelletier. Le défi du généraliste, selon lui, est plutôt d’être la première personne à prendre une décision dans un contexte parfois complexe et incertain.

« On apprend à circonscrire notre bagage de connaissances, souligne Louise Authier. Je sais où m’arrêter lorsqu’il y a des complications », ajoute celle qui passe régulièrement le témoin à des collègues spécialistes. Cette même collaboration existe dans les urgences, où le travail du premier médecin à avoir un contact avec le patient se termine lorsque celui-ci sera stabilisé. Pour décrire la pratique du généraliste, le Dr Vadeboncoeur parle quant à lui de « médecine transversale ». Mais dans le cas des urgentologues, ajoute-t-il, les compétences techniques doivent aussi être très « larges » puisqu’il leur faut poser les bons gestes… au bon moment.

L’organisation des soins de santé au Québec, particulièrement ceux offerts en première ligne, se développe de plus en plus autour de cette interaction entre omnipraticiens, spécialistes et autres professionnels de la santé.

Jean Pelletier se réjouit d’ailleurs de voir de plus en plus de cabinets de médecins de famille travailler en partenariat avec des nutritionnistes, des psychologues et autres ressources précieuses pour les omnipraticiens. « Ce n’est pas encore parfait, mais la première ligne tend à s’organiser », dit-il.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier que la médecine familiale, tout comme celle pratiquée dans les urgences, demeure une « jeune » discipline. « Ce sont deux domaines en pleine explosion qui offrent énormément d’opportunités pour les médecins qui commencent », estime M. Pelletier. Ces derniers, conclut-il, sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à se pointer au rendez-vous fixé par le réseau de santé de la province.