« L’important, c’est la continuité des soins » – Marcel Wolfe

3 mai 2008
Marcel Wolfe

Au-delà des structures, ce qui compte, c’est la continuité et la proximité des soins aux patients, croit Marcel Wolfe. Ce psychiatre sait de quoi il parle : pendant plus de 30 ans, il a travaillé à la clinique Anjou, rattachée à l’Hôpital Louis-H. Lafontaine, où une équipe multidisciplinaire assurait un suivi des patients.

« Nous étions, dans les cliniques, responsables d’une région en particulier. Nous pouvions traiter aussi bien des dépressions majeures que l’anxiété, des patients schizophrènes ou d’autres maniacodépressifs, raconte le psychiatre en précisant que la clé était d’y mettre le temps nécessaire et de voir à la continuité du traitement.

Mais cette « belle aventure de 31 ans » a pris fin en octobre dernier, à la suite d’une importante réorganisation des soins au centre hospitalier.

Répondant aux préoccupations du ministère de la Santé et des Services sociaux, qui voulait que les omnipraticiens prennent davantage de place dans l’administration des soins psychiatriques, l’Hôpital privilégie désormais une plus grande hiérarchisation des soins.

Ainsi, les patients les plus atteints sont dirigés vers les programmes hyperspécialisés de l’établissement hospitalier (troubles psychotiques-schizophréniques, troubles de la personnalité, troubles anxieux et de l’humeur, déficience intellectuelle et maladie psychiatrique, gérontopsychiatrie, toxicomanie et maladie psychiatrique, évaluation et interventions brèves). Des psychiatres spécialisés les traiteront.

Les autres, ceux qui sont stabilisés, sont invités à rencontrer un omnipraticien plutôt que de continuer leur suivi à l’Hôpital ou dans ses services de consultation externe, comme c’était le cas auparavant. Avant d’adresser un patient à un généraliste, les psychiatres de l’établissement communiquent leurs recommandations au médecin qui traitera dorénavant le patient. Cette philosophie vise une plus grande rapidité de l’accès aux soins.

Ce transfert vers les omnipraticiens suscite beaucoup de commentaires et ne fait pas l’unanimité. Pour sa part, le Dr Wolfe pense qu’il faut se garder de généraliser et laisser la chance au coureur, en quelque sorte.

« Il importe que le médecin généraliste manifeste un intérêt pour son patient et qu’il soit signifiant pour lui. Cette capacité existe chez un certain nombre de praticiens », estime le Dr Wolfe.

« Mais, poursuit-il, beaucoup n’ont pas cet intérêt et n’ont pas acquis de compétences dans ce domaine, de sorte qu’ils ne seront pas très à l’aise avec le patient, même s’ils ont reçu les recommandations détaillées de son psychiatre. Ils se sentiront plus confiants en présence d’un patient stabilisé qui n’a plus vraiment besoin de réévaluation. Pour les autres, il y a un fort risque que l’omnipraticien ne se permette plus de regard critique sur la suite de l’évolution du patient. »

Depuis la réorganisation, en novembre, le Dr Wolfe travaille à la clinique de transition de la Pointede-l’Île (Pointe-aux-Trembles), qui reçoit les patients de l’Hôpital jugés stabilisés, mais qui n’ont pu ou ne peuvent voir leur médecin omnipraticien. D’ici quelques années, ces patients devraient être acheminés vers d’autres ressources de première ligne.

« En somme, je suis dans la position de l’omnipraticien qui accueillerait ces patients. Or, il y a là un danger d’être le “perroquet” qui répète indéfiniment ce que le psychiatre antérieur a suggéré, sans esprit critique. J’ai, en tant que psychiatre, la formation pour suivre de tels patients. Mais je ne crois pas que l’omnipraticien se sente prêt à assumer cette fonction.

« Il faut aussi prendre garde de trop médicaliser la dépression. Il est nécessaire de donner au patient l’écoute psychothérapeutique indispensable dans beaucoup de situations. Ce que le patient pouvait trouver chez les divers spécialistes des équipes de secteur. L’omnipraticien vers lequel le patient est dirigé doit se sentir souvent bien seul, sans ces aides, sans temps pour écouter et avec la constante demande qui le presse de faire vite », souligne le Dr Wolfe.

« Il faut se laisser guider par trois principes : la continuité des soins, le travail en équipe, tellement multiplicateur, et la proximité des soins. »

En équipe, nécessairement

Le directeur du service de psychiatrie de l’Hôpital LouisH. Lafontaine, le Dr André Luyet, profondément convaincu du bienfondé de cette réorganisation, met lui aussi une condition au succès de la restructuration : il sera impérieux, dit-il, que l’omnipraticien reste en contact avec d’autres professionnels, les infirmières, les travailleurs sociaux, etc. Sinon, prévient-il, le médecin sera rapidement débordé.

Marcel Wolfe est aussi de cet avis. « Il faut se laisser guider par trois principes, indique-t-il : la continuité des soins, le travail en équipe, tellement multiplicateur, et la proximité des soins. » Sur ce dernier point, rien n’est acquis puisque plusieurs cliniques ont fermé leurs portes.

Le Dr Wolfe croit en effet en une « psychiatrie proche des gens ». « J’ai des patients qui doivent faire plus d’une heure et demie d’autobus pour se rendre à la consultation. On est pas mal loin d’une psychiatrie de proximité!»

Même questionnement en ce qui a trait au personnel. Sera-t-il assez nombreux ? On sent chez ce psychiatre une profonde sympathie pour ses patients, au-delà des changements structuraux, d’où ses préoccupations.

« Lorsqu’on s’assoit avec quelqu’un, il est primordial d’établir une relation de confiance et de le voir non comme un cas mais comme une personne qui porte une maladie », résume-t-il.