Sainte-Justine : un hôpital pour sauver la « race »

4 juin 2007

Au début des années 1900, Montréal était la deuxième ville dans le monde quant à l’ampleur du taux de mortalité infantile, juste après Calcutta. Le taux était particulièrement élevé chez les franco-catholiques : 224 décès chez les nouveau-nés pour 1000 naissances, contre 163 chez les anglo-protestants et 94 chez les juifs. Gênée par cette réputation peu enviable, l’élite francophone craint même pour la survie à long terme de la « race canadienne-française ».

C’est dans ce contexte qu’est fondé en 1907 l’hôpital Sainte-Justine, à l’initiative d’Irma Le-Vasseur, première médecin canadienne-française.

Les 100 premières années de ce plus grand centre mère-enfant du Canada, maintenant reconnu internationalement, sont relatées dans un magnifique volume qui vient de paraitre chez Boréal, Naître, vivre, grandir : Sainte-Justine 19072007, rédigé par Denyse Baillargeon, professeure au Département d’histoire de l’UdeM.

Abondamment illustré de photos d’époque, l’ouvrage ne se limite pas à l’histoire de l’établissement, mais aborde également les éléments contextuels qui ont influé sur son développement, comme l’évolution du rôle et des interventions de l’État en santé, les avancées de la médecine, les changements dans la profession et les luttes syndicales.

L’œuvre de Justine Lacoste-Beaubien

Le centre hospitalier est principalement l’œuvre d’une femme, Justine Lacoste-Beaubien, qui a occupé le poste de présidente du conseil d’administration de 1907 à 1966. « C’était une visionnaire, une avant-gardiste fascinée par la modernité qui voulait non seulement un hôpital pour enfants, mais le meilleur qui soit en Amérique du Nord », affirme Denyse Baillargeon.

Le nom de l’hôpital ne provient pas du prénom de Mme Lacoste-Beaubien, mais de celle qui est, pour les chrétiens, la patronne des enfants malades, sainte Justine. Cet hôpital est l’un des rares à avoir vu le jour sous la houlette de femmes laïques et le seul à avoir été dirigé pendant près de 60 ans par un conseil bénévole entièrement féminin. Cela, à une époque où les laïques étaient reléguées au rang de dames patronnesses, souligne l’auteure.

Même si elle n’avait pas de formation en médecine, la présidente a toujours tenu à ce que les médecins de l’établissement bénéficient de la meilleure formation possible et elle a créé à leur intention des programmes de spécialisation en pédiatrie. Dès 1914, l’hôpital est affilié à la Faculté de médecine de l’Université Laval à Montréal. Le nombre de lits, qui était de 12 au départ, était alors passé à 80 et l’hôpital logeait dans un bâtiment neuf à l’angle des rues Saint-Denis et Bellechasse.

L’établissement grandit et innove sans cesse. Dès 1928, on ouvre un département d’obstétrique pour prendre également en charge les soins destinés aux femmes enceintes. Dans les années 50, on étend les soins aux prématurés. Puis, le babyboum conduira à la construction de l’immeuble actuel du chemin de la Côte-Sainte-Catherine, inauguré en 1957.

Dans les années 70, on offre des soins aux femmes dont la grossesse est à risque et le centre de recherche ouvre ses portes inauguré en 1973. Plus récemment, en 2002, le CHU Sainte-Justine était l’hôte du congrès de fondation du Réseau mère-enfant de la francophonie, présidé par le directeur général actuel de l’établissement, Khiem Dao.

Entretemps, le nombre de lits a chuté de 900 en 1957 à 490 aujourd’hui. « Les fermetures de lits ne sont pas dues à des compressions budgétaires mais au succès de la médecine, mentionne Denyse Baillargeon. C’est un signe que la population est en meilleure santé. »

Autres temps, autre réalité : dans les années 50, l’hôpital donnait des cours de diction et d’anglais à son personnel francophone. À présent, il doit engager des interprètes parce que sa clientèle est fortement multiethnique.

Conflit de travail

En contraste avec sa vision moderne de la médecine, Justine Lacoste-Beaubien avait une conception très traditionaliste des relations de travail. « Elle était ancrée dans le 19e siècle pour ce qui est des rapports de classes et de la hiérarchie sociale, fait observer la professeure. Le bénévolat était au cœur de sa perception du travail des infirmières. En 1930, 80 % du personnel était composé de bénévoles malgré le fait que plusieurs possédaient une formation en santé. Pour Mme Lacoste-Beaubien, c’était d’abord par vocation qu’on soignait les enfants. »

Cette vision va conduire à la stagnation des conditions de travail. En 1946, le salaire de base est de 105 $ par mois pour les infirmières de Sainte-Justine et de 135 $ ailleurs. En 1959, l’hôpital refuse d’appliquer l’échelle des salaires fixée par le Service de l’assurance hospitalisation, ce qui conduit les infirmières à déclencher la grève en 1963.

« Cette première grève marquante dans le réseau de la santé a soulevé à la fois le blâme et la sympathie, indique Mme Baillargeon. Les infirmières ont été blâmées parce que, aux yeux du public, abandonner des enfants malades, ça ne se fait pas. Mais la population a aussi compris que, si des femmes en arrivaient là, c’est qu’elles devaient avoir de bonnes raisons. Elles ne demandaient pas seulement des augmentations de salaire, mais aussi un droit de regard sur leur travail et le droit de postuler à des postes de cadres réservés aux religieuses. »

L’ouvrage de Denyse Baillargeon a nécessité trois ans de recherche dans les rapports annuels et les procès-verbaux des réunions du conseil d’administration de l’hôpital. Ce volume s’inscrit dans la continuité des travaux de la chercheuse, qui a notamment publié en 2004 un autre livre historique sur la santé au Québec, Le Québec en mal d’enfants, 1910-1970.