Qui sont les futurs professionnels de la santé?

4 juin 2007
Ils sont passionnés, mais ne se départissent jamais d'un certain pragmatisme. Ils ont le sens des responsabilités professionnelles, mais n'entendent pas délaisser pour autant leurs familles.

Réunis en table ronde, les six étudiants s’observent d’abord timidement. Puis, les langues se délient, des atomes crochus se révèlent. Ces futurs professionnels de la santé en ergothérapie, audiologie et nutrition nourrissent une véritable passion pour leur discipline, ce qui rend leurs attentes pour le moins élevées tant envers le milieu universitaire qu’envers leurs employeurs potentiels.

Étonnamment, ils parlent tous d’une même voix. Ils réclament un meilleur équilibre entre la théorie et la pratique dans leurs études, une ouverture à la pratique privée, l’amélioration des mesures de conciliation travail-famille et un investissement dans la prévention. Ils contestent en outre l’organisation du système de santé actuel et refusent de se tuer à la tâche.

La formation universitaire

MARILÈNE GAGNON, 28 ANS | Programme: maîtrise professionnelle en audiologie. Dans 10 ans, elle se voit... pratiquer l’audiologie dans des milieux de réadaptation.
CHLOÉ PROULX-GOULET, 21 ANS | Programme: baccalauréat en ergothérapie (deuxième année). Dans 10 ans, elle se voit... travailler avec les enfants, fonder sa clinique, mais essentiellement être «à l'aise» dans sa profession.
ANDRÉANE CORIVEAU, 21 ANS | Programme: baccalauréat en ergothérapie (deuxième année). Dans 10 ans, elle se voit... pratiquer l'ergothérapie en milieu communautaire, auprès des personnes âgées, dans sa région natale: Chaudière-Appalaches.
JOOST VAN DER MAST, 38 ANS | Programme: maîtrise en nutrition (première année). Dans 10 ans, il se voit... enseigner au cégep ou à l'université et, en parallèle, ouvrir son cabinet privé.



Les étudiants jouent franc-jeu : leur programme n’est pas parfait à leurs yeux. Trop théorique pour certains, trop clinique pour d’autres. Impatientes de faire leurs preuves, les futures ergothérapeutes, actuellement en deuxième année, n’en peuvent plus d’user les bancs d’école. « Quand on arrive à nos journées cliniques, on se rend compte que la réalité sur le terrain ne correspond pas toujours à ce qu’on apprend en classe », mentionne Patricia Lebrun. Chloé Proulx-Goulet opine du bonnet, mais fait en même temps remarquer qu’« on a aussi d’excellents pédagogues. Quand je les écoute, je me dis que j’aimerais tellement être comme eux ! » Achevant sa maitrise professionnelle en audiologie, Marilène Gagnon dit comprendre l’insatisfaction de ses jeunes collègues. « Je me suis parfois sentie ainsi à mi-parcours. Avec le recul, je réalise que tout cela m’a servie. »

Joost Van der Mast trouve pour sa part que le baccalauréat en nutrition est trop pratique. « L’hôpital, la clinique et le CLSC ont leur importance, mais je pense qu’il y a également un travail à accomplir auprès de la population, c’est-à-dire lui apprendre à bien manger et à ne pas se rendre folle avec tous les régimes. Ce sont des choses à peine abordées au baccalauréat. C’est pourquoi je poursuis ma formation à la maitrise. En ce moment, je découvre la stimulation intellectuelle qui me manquait. Je percevais l’université comme un temple de la science où les étudiants refaisaient le monde… C’est plus pragmatique que je pensais. »

Le système de santé

Les étudiants ont tous gouté de près ou de loin au fonctionnement du réseau public de la santé. À leur grand désespoir, ils ont observé une organisation qui avance à pas de tortue. Ils cherchent des solutions de rechange. « J’ai effectué un stage en milieu hospitalier et j’ai trouvé ça long, raconte Chloé Proulx-Goulet. Ça n’allait pas assez vite. En milieu privé, ce serait peut-être plus facile. Oui, j’aurais plus de responsabilités, mais je pourrais faire ce que je veux. Et j’aurais moins de paperasse administrative, de délais d’attente et de restrictions. »

Andréane Corriveau juge que le système actuel est inflexible. « La bureaucratie est beaucoup trop lourde, ce qui fait que le réseau s’adapte plus ou moins aux besoins de la population. » À ce sujet, Marilène Gagnon se questionne sur la stratégie du gouvernement. « Le système de santé public offrira-t-il des postes en fonction des besoins de la population ? Si ce n’est pas le gouvernement qui nous permet de travailler pour ces gens, le privé devra s’en charger en partie. »

Joost Van der Mast se montre encore plus catégorique. « Sans être pour le privé à cent pour cent, je crois qu’on ne peut pas tout financer par la solidarité. Le système actuel ne fonctionne plus. C’est inévitable qu’on s’en va vers le privé. »

Le vieillissement de la population

PATRICIA LEBRUN, 22 ANS | Programme en ergothérapie (deuxième année). Dans 10 ans, elle se voit... pratiquer l'ergothérapie dans sa clinique privée pour adultes et enfants dans la région de Trois-Rivières.
MARIE DAO, 20 ANS | Programme: baccalauréat en nutrition (permière année). Dans 10 ans, elle se voit... travailler dans la communauté vietnamienne pour y faire la promotion de la nutrition ou, encore, faire carrière à l'étranger.

Tous sont d’avis que le changement démographique qui s’opère au Québec constitue un défi de taille. La prévention semble toutefois les préoccuper davantage. « La promotion de la santé serait à valoriser, estime Patricia Lebrun. Ce faisant, on aurait moins de clients plus tard. »

Pour Joost Van der Mast, une bonne alimentation est la base de la prévention. « Nous devons travailler en amont avec les jeunes pour leur inculquer de saines habitudes alimentaires. » Marie Dao réplique qu’on ne doit toutefois pas délaisser les personnes âgées. « On ne peut pas changer toutes leurs habitudes, mais, en modifiant quelques aspects de leur alimentation, on peut s’assurer qu’elles mangent mieux. »

Elle signale par ailleurs qu’elle souhaite être à l’écoute des immigrants, qui ont aussi des besoins qui leur sont propres. « L’aspect culturel est très important en santé », indique celle qui veut pratiquer au sein de la communauté vietnamienne.

La conciliation travail-famille

Patricia Lebrun veut quatre enfants. Joost Van der Mast en a déjà un. Les autres songent également à fonder une famille. Les employeurs devront être accommodants, car le temps accordé aux leurs sera non négociable. « Je suis prête à mettre ma carrière entre parenthèses pour ma famille, déclare Patricia Lebrun. »

Chloé Proulx-Goulet craint de ne pouvoir s’accorder ce luxe, elle qui veut toujours donner le meilleur d’elle-même. « En stage, je faisais déjà des heures supplémentaires. Qu’est-ce que ce sera quand je pratiquerai pour de vrai ? Je veux aimer mon travail, sans devoir m’y épuiser. »

Andréane Corriveau rappelle qu’il faut trouver un équilibre. « Est-ce que je suis une personne qui veut consacrer du temps à ses patients, quitte à aller au privé, ou qui veut baisser sa liste d’attente le plus possible ? »

Au final, ces étudiants exerceront leur métier pour les autres, mais avant tout pour eux. « Je ne me sens pas investie d’une mission, conclut Patricia Lebrun. Je veux faire ce métier pour moi. Même si je le voulais, je ne changerais pas le monde. J’aiderai une personne à la fois. »