
Le cancer, les sciences neurologiques et la santé publique. Ce sont les trois thèmes autour desquels se réuniront des dizaines de chercheurs de l’Université de Montréal et de ses écoles affiliées au cours de la prochaine année dans un grand virage de « regroupement stratégique ». La Faculté de médecine entend ainsi consolider ses forces vives, quitte à aller chercher un à un les chercheurs dans les hôpitaux et centres de recherche affiliés pour les convaincre de s’unir.
« En raison des nouvelles règles du jeu en matière de financement de la recherche, nous constatons un urgent besoin de concentrer nos forces », signale Pierre Boyle, vice-doyen à la recherche et aux études supérieures. D’ici quatre ans, 12 grands consortiums réunissant jusqu’à 150 chercheurs par groupe pourraient voir le jour. « La Faculté de médecine compte 21 départements. On ne veut pas les faire disparaître, mais à eux seuls ils ne seront pas en mesure de relever les défis d’une recherche de plus en plus multidisciplinaire. Il faut se doter d’outils additionnels nous permettant de penser autrement. Nous devons nous libérer des carcans », mentionne l’ancien président-directeur général du Fonds de la recherche en santé du Québec.
Plus importante faculté de médecine au Canada relativement au nombre d’étudiants et troisième pour ce qui est des fonds de recherche obtenus, la Faculté de médecine est en quelque sorte désavantagée par son étendue. Quelque 8 chercheurs sur 10 travaillent en dehors du campus, dans des centres de recherche et des hôpitaux disséminés ici et là dans la région montréalaise. « Avec le décloisonnement disciplinaire que nous constatons depuis quelques années, il n’est pas productif d’avoir cinq équipes qui travaillent chacune de leur côté sur des sujets connexes. Il faut les regrouper afin de ne pas manquer le coche », indique M. Boyle.
Manquer le coche ?
Que signifie manquer le coche ? Que les grands organismes subventionnaires comme la Fondation canadienne pour l’innovation et les Instituts de recherche en santé du Canada privilégient les groupes interdisciplinaires dans leurs grands projets. La tendance est en effet aux projets qui totalisent des centaines de milliers, parfois des dizaines de millions de dollars, nécessitant la mobilisation d’une masse critique de chercheurs.
« Un groupe interdisciplinaire, ça ne s’improvise pas, souligne M. Boyle. Il faut être habitué à travailler ensemble pour présenter une solide demande de fonds. Quand l’appel d’offres survient, les chercheurs ont six semaines pour soumettre leur dossier d’intention et deux mois pour monter leur projet. S’ils ne travaillent pas déjà en collaboration, ils ne sont pas dans la partie. Notre objectif est donc de constituer ces consortiums afin qu’ils soient prêts à tout moment à exposer leur projet. »
Bien entendu, aucune mesure coercitive ne forcera les chercheurs à prendre le train en marche. Cela doit demeurer volontaire. Les chercheurs franchiront- ils le pas ? Bonne question. Même si tout le monde s’entend pour dire que les regroupements stratégiques sont la voie de l’avenir, plusieurs répugnent à l’idée d’ajouter des réunions à leur ordre du jour et de s’embarrasser de nouveaux formulaires. « Je dirais qu’un chercheur sur deux est prêt à monter dans le train tout de suite. L’autre moitié est rebutée par l’aspect bureaucratique de ces nouvelles structures. Mais ce sera comme emprunter une autoroute. Les autres resteront sur la voie de desserte. »
Problème de recrutement
Le problème ne se pose pas seulement au chapitre de la demande de fonds. Les énergies peuvent être mal utilisées sur le plan du recrutement. Récemment, trois groupes de recherche dans une discipline que M. Boyle refuse de nommer n’ont pas eu la chance d’élaborer une vision commune au moment de recruter un candidat de calibre international. Ils se sont fait compétition et ont tous manqué le coche ! Le candidat est allé ailleurs. « Voilà le mode de pensée que nous voulons éviter, commente le vicedoyen. Le virage est essentiel. »
Il n’y a cependant pas que de mauvaises nouvelles. L’arrivée récente du généticien John Rioux, en provenance du Massachusetts Institute of Technology, a donné une impulsion supplémentaire au secteur de l’inflammation comme réponse immunitaire. On évoque de plus en plus la « synergie » de ce côté-là, qu’on provienne d’un hôpital ou d’un centre de recherche fondamentale.
La recherche sur le cancer s’est bonifiée depuis l’ouverture de l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie. Mais, selon M. Boyle, il faut raffermir la masse critique en regroupant les chercheurs des hôpitaux affiliés.
L’Université de Montréal n’est pas la première à procéder à un tel changement de cap. Avant elle, les universités Queen’s, London, de Waterloo et de Calgary ont effectué des changements similaires.
Aux trois premiers consortiums qui seront créés au cours de la prochaine année par la Faculté de médecine s’ajouteront trois nouveaux regroupements par année.
