
L’Association des diplômés de la Faculté de médecine a organisé en juin dernier des retrouvailles avec ses diplômés des années 1945, 1950 et 1955. C’est avec émotion et nostalgie que ce groupe a foulé le marbre du Hall d’honneur du pavillon Roger-Gaudry. Certains n’y étaient pas revenus depuis plus de 50 ans ; c’est le cas du Dr Hubert Saint-Pierre, interniste, qui célébrait avec ses confrères de classe son 55e anniversaire de promotion.
Le jeune Hubert Saint-Pierre, qui est né et qui a grandi à Drummondville, n’a pas suivi les conseils d’un abbé qui lui avait recommandé l’ingénierie, « plus intellectuelle », comme champ d’études ; il n’a pas non plus subi l’influence des amis de la région qui avaient choisi d’étudier à l’Université Laval, d’« ascendance plus française ». Il a plutôt fait ses études de médecine avec spécialisation en médecine interne à l’Université de Montréal, de 1944 à 1950, puis il est allé parfaire sa formation de recherche en hypertension artérielle à la Cleveland Clinic, aux États-Unis, pendant un an.
Ses souvenirs des années d’études passées à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal sont meublés des noms d’illustres professeurs, bâtisseurs de la médecine universitaire au Québec. L’aura d’Hans Selye, « dont l’érudition était enviée des Américains » ; le sens du suspense et la théâtralité du Dr Fontaine en médecine légale ; le génie de Pierre Masson en pathologie ; l’originalité du Dr Delage en anatomie sont gravés dans sa mémoire. Il se rappelle certains professeurs de clinique dévoués et bénévoles qui ont marqué leurs étudiants autant que leur hôpital : le Dr Albert Royer, de l’Hôpital Sainte-Justine ; les Drs Morissette, Léger et Fortier de l’Hôpital Notre-Dame. Ils ont été des modèles, ils ont incarné un idéal d’excellence : « Nous pensions ne jamais pouvoir atteindre ces niveaux. Tous les professeurs, même les moins spectaculaires, nous transmettaient quelque chose de significatif. »
Le Dr Saint-Pierre évoque également des collègues côtoyés au cours de ces riches années : Yvan Rouleau, qui l’a accueilli dans sa famille et dont l’influence du père, le Dr Albert Rouleau, interniste à l’Hôpital Notre-Dame, a été déterminante dans le choix de la spécialisation ; Gaston Sauvé, un complice retrouvé avec émotion en juin dernier ; et Jean-Yves Piette, collègue à l’Université de Montréal et à Cleveland.
Le médecin avait fêté ses 83 ans la veille de notre rencontre. Vif, affable, moqueur, il a accepté d’accorder une entrevue au journal de son alma mater avec une grande générosité ; nous l’aurions écouté des heures durant raconter les anecdotes qui ont ponctué ses années sur le campus ainsi que sa carrière. Le Hall d’honneur lui a paru plus chaleureux qu’il y a 50 ans, lui qui a bien failli ne pas se présenter à sa collation des grades : « J’avais mes examens à préparer. » En se remémorant l’allocution prononcée à cette occasion par son professeur, le Dr Philippe Panneton, alias Ringuet, qui fut également romancier et essayiste, on comprend que cet épisode fait partie de ses plus beaux souvenirs d’études.
Encore membre du Collège des médecins du Québec, « pour la littérature », le Dr Saint-Pierre a pris sa retraite de la médecine en 1992 avec un sentiment de devoir accompli. « Je pense avoir aidé ma région », dira celui qui fut le premier interniste à s’installer à Drummondville et le seul, pendant 10 ans, à y pratiquer cette spécialité. Aujourd’hui, la ville compte huit internistes. « La meilleure place pour la médecine interne est en région ; on voit de tout et l’on peut réellement rendre service au patient. » Ce ne sont pourtant pas les occasions de se joindre à une équipe surspécialisée qui ont manqué, que ce soit aux États-Unis ou à Montréal. C’est l’attachement à son coin de pays, le plein air, l’amour aussi qui ont guidé son choix.
Si la pratique ne lui manque pas, occupé qu’il est à lire, pêcher, chasser, nourrir les canards qui pataugent dans la rivière Saint-François, contempler son magnifique jardin où poussent quelque 400 variétés de plantes qu’il bichonne, il ne peut oublier certains moments d’impuissance devant la maladie. « Notre travail se résume bien souvent à l’accompagnement des patients et de leur famille, plus qu’à une réelle guérison. » Pourquoi la médecine ? « C’était pour moi, j’étais fait pour ça : les soins, aider les gens, même si c’est une vie très exigeante. » En se souvenant avec un sourire du jour où son fils grippé a voulu voir un « vrai docteur », il souligne l’importance de ne pas négliger la communication avec le patient. « La médecine est devenue très technique, je crois qu’il faut d’autant plus prendre le temps de parler avec nos patients et de les examiner, c’est essentiel et ça rassure tellement. »
Avec Gisèle, sa complice de toujours, son fils Jean, qui a opté pour l’ingénierie, ses petits-enfants, son frère et ses sœurs, le Dr Saint-Pierre a été et demeure un homme heureux et entouré. « J’ai eu une belle vie bien remplie, je suis chanceux. » C’est aussi une vie à laquelle il a donné avec tout son cœur.
